Tous les vendredis, dans Afrolivresque, vous trouverez un numéro très spécial de la chronique intitulée « Le jardin des immortels ». Présenté par le chroniqueur haïtien Frantzley VALBRUN, ce petit coin de mots fous et de verbes discrets est une fenêtre qui s’ouvre sur l’art et le monde culturel haïtien, en particulier la littérature.
Cette semaine, « Le jardin des immortels » d’Afrolivresque présente Ar Guens Jean Mary, une étoile filante de la littérature haïtienne contemporaine appartenant à la nouvelle génération. Il est l’actuel lauréat de Quatre Chemins en Haïti, une instance culturelle qui valorise le théâtre.
Né à Port-au-Prince en 1992, Ar Guens Jean Mary est un écrivain, poète et performeur haïtien. Il vit à Jacmel, là où ses mots sculptent la réalité haïtienne à travers des expressions artistiques à la fois choquantes et sublimes. Homme aux multiples talents, Ar Guens a reçu des formations en sciences de l’Éducation (philosophie et littérature) à l’Université Publique du Sud-Est à Jacmel.
Titulaire d’un Master 2 en gouvernance éducative, avec un travail consacré aux inégalités scolaires et numériques, sa passion pour les arts de la scène l’oriente plus tard vers des formations en écriture de scénario documentaire et en photographie avec des professionnels du Ciné Institute et de l’Organisation Culturelle Hector Berlioz.
Ar Guens démarre sa carrière littéraire en 2017 avec Le Nil noir de la vallée, son premier recueil de poèmes paru chez les Éditions À TOI. Par la suite vient À la poésie blessée par balles (Éditions du Pont de l’Europe, 2019) et La bouche du poète n’est pas un anus ordinaire suivi de En plein cœur (Floraison, 2021). Ses textes sont également publiés dans des revues et magazines littéraires dont DO-KRE-I-S, Coquelicot, Recours au poème et Pro/prose Magazine.
En 2021, Jean Mary était boursier du programme de résidence de création Quatre Chemins pour un projet d’écriture de contes, puis il a remporté le 2e prix du concours international d’écriture de Chansons Sans Frontières (15e édition) en Normandie pour « Changer d’air ».
En 2022, le poète Jean Mary est distingué en tant que librettiste de l’opéra Séisme-Un opus interactif, nominé au Prix Digital FEDORA Platform aux côtés de la metteuse en scène Franciska Ery et du compositeur Alexander Ho. De plus, il s’est fait remarquer à l’Opéra Orchestre National de Montpellier Occitanie.
Depuis plusieurs années, Ar Guens est responsable des affaires culturelles au Centre Culturel Maurice Cadet. En 2023, il a été sélectionné au programme Transcultura de l’UNESCO où il a représenté Haïti au 40e Marché de la poésie à Paris.
Sa vie de dramaturge
Auteur de plusieurs recueils de poésie, Ar Guens Jean Mary écrit également pour le théâtre et l’opéra. En 2022, son quatrième recueil en créole haïtien, « Wòch se premye pwen m voye deja », a reçu le Prix international de l’invention poétique, décerné en Martinique par l’association Balisaille. En 2024, il a coécrit le livret de l’opéra Séisme, sous commande de l’Opéra National de Montpellier Occitanie, avec le compositeur Alex Ho et la metteuse en scène Franciscka Ery. Sa pièce Sueur anonyme, consacrée à la figure de Marie Sainte Dédée Bazile, dite Défilée, a reçu le Prix ETC Caraïbe 2025.
Il est également lauréat du S.E.N.D.A. de La Comédie de Valence pour la période 2026-2028. Actuellement, Ar Guens est directeur artistique d’ÖFFEN POEM/Région Sud-Ayiti, qui organise notamment le Festival des îles qui marchent à Jacmel.
Sa rencontre avec la littérature
Ar Guens Jean Mary a eu son premier contact avec la poésie sur les bancs de l’école, au lycée Anténor Firmin pour être plus précis. À l’époque, son professeur de littérature lui faisait découvrir des textes de Victor Hugo, d’Oswald Durand ou encore de Pierre de Ronsard. Il garde encore de ces lectures le souvenir de quelque chose qui s’ouvrait devant lui, même s’il ne savait pas encore quelle place la poésie finirait par occuper dans sa vie. À cette époque, il n’a pas eu le privilège d’avoir une bibliothèque à la maison. Son rapport aux livres s’est donc construit peu à peu, au gré des rencontres, des lectures et des découvertes.
Concernant son parcours, Ar Guens pense que beaucoup de choses l’ont marqué. Mais s’il fallait en retenir une, ce serait peut-être la découverte d’artistes venus d’autres cultures. Il pense notamment à son premier séjour en Europe, à Montpellier, où il a eu l’occasion de créer pour l’opéra. Cette expérience a déplacé quelque chose dans sa manière de regarder le monde et, peut-être aussi, dans sa manière d’écrire. Il a découvert également d’autres façons de travailler, d’autres sensibilités, d’autres rapports à la création. Ce fut pour lui une rencontre importante, qu’il regarde aujourd’hui avec simplicité : comme une étape parmi d’autres dans un parcours qui continue de se construire, affirme l’auteur.
Que représente ce prix pour l’auteur ?
Pour lui, un prix contribue avant tout à mettre un peu de lumière sur le travail d’un écrivain ou d’une écrivaine. Et il est surtout reconnaissant qu’il y ait eu des personnes pour se retrouver dans les mots qu’il a écrits, dans les histoires qu’il a racontées, dans ce que son œuvre essaie de dire. Au fond, c’est peut-être cela qui compte le plus pour le poète jacmélien : savoir que ses textes ont rencontré quelqu’un, quelque part.
La place qu’il donne à la poésie
La poésie occupe une place assez particulière dans son parcours. C’est par elle qu’il commence à écrire, et elle est restée, depuis, une manière pour lui de définir son rapport au monde. « Je ne sais pas si je peux dire que la poésie est toute ma vie. Mais elle accompagne une grande partie de la mienne. Elle me permet de mettre des mots sur des choses que je ne parviens pas toujours à dire autrement. Mais aussi de garder une certaine attention aux bruits du monde, aux êtres, aux blessures des plus faibles comme aux petites joies du quotidien. Et même lorsque j’écris pour le théâtre ou pour l’opéra, la poésie n’est jamais très loin. Elle se glisse dans le rythme, dans les images, dans la manière de faire entendre la « nuit du cœur » dont parlait le poète Christian Bobin », affirme l’auteur de Sueur Anonyme.
Sueur anonyme, un hommage à Défilée
Selon le poète Jean Mary, Sueur anonyme part de la figure de Marie Sainte Dédée Bazile, dite Défilée, un hommage à une femme longtemps restée à la lisière de notre mémoire collective. Il y a très peu de documentation autour d’elle. En outre, il en profite pour saluer la sociologue Sabine Lamour qui a rédigé un article pertinent qui l’a beaucoup aidé dans son processus d’écriture. En somme, cette pièce essaie, dans la mesure du possible, de questionner ce que l’histoire garde et ce qu’elle efface à travers le temps. C’est une pièce sur la mémoire, la violence et les traces laissées par celles et ceux que l’Histoire a trop souvent regardés de loin.
Ar Guens Jean Mary, lauréat du concours Quatre Chemins
Il se dit ravi de voir que son projet « Les Méduses », qui consistent à recueillir les voix et les questionnements des Haïtiens vivant à la frontière d’Anse-à-Pitres, ait été retenu. Au-delà de cette reconnaissance, il pense que le concours Quatre Chemins est aujourd’hui un soutien précieux pour la création en Haïti. Offrir des bourses à des artistes, c’est leur donner un peu de temps et de moyens pour chercher, expérimenter et faire naître des œuvres. Dans un contexte comme le nôtre, ce soutien est loin d’être anodin.
Le bienfait de la littérature
Il croit qu’Haïti est un grand pays où l’on apprend assez vite que les mots ne suffisent pas à empêcher les balles. Certes, la littérature ne nourrit pas une famille, ne répare pas une maison et ne fait pas disparaître une frontière physique. Mais elle construit, dans la mesure du possible, un espace commun de mémoire, de langage et d’imagination. Et parfois, c’est par là que quelque chose commence. Pour le reste, les conditions matérielles d’existence des citoyens et des citoyennes relèvent de la responsabilité des politiques. À cet effet, il pense que l’écrivain peut nommer, questionner, témoigner. Il ne peut pas se substituer à ceux ou celles qui ont la charge de construire les conditions d’une vie digne.
L’art face aux interrogations de la jeunesse en Haïti
Au sujet de l’art, il serait imprudent de parler au nom de tous les jeunes haïtiens. Ce qu’on peut dire, c’est que nous sommes les héritiers d’une grande tradition littéraire. Une littérature qui n’a jamais vraiment séparé les mots de la vie politique. Pour un jeune, lire et créer, c’est aussi apprendre qu’il n’est pas condamné à subir le monde tel qu’il est. L’art ne lui offre pas nécessairement une solution, mais il lui donne la possibilité de nommer ce qu’il vit, de le questionner et, peut-être, de choisir ce qu’il veut en faire. « Dans ce beau pays que j’aime, cette possibilité n’est pas rien », estime le poète Ar Guens Jean Mary.
NB: Article issu d’un entretien avec Ar Guens Jean Mary, réalisé par Frantzley Valbrun pour Afrolivresque.
L’Afrique au creux des lettres