André Fouad, « Pour le vent qui n’a pas encore dit son dernier mot »

par Frantzley VALBRUN
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Portrait d’André Fouad et couverture de son recueil Oya ! Oya ! De tous les chants tatoués.

Tous les vendredis, sur Afrolivresque, vous trouverez un numéro très spécial de la chronique intitulée « Le jardin des immortels ». Présenté par le chroniqueur haïtien Frantzley VALBRUN, ce petit coin de mots fous et de verbes discrets est une fenêtre qui s’ouvre sur l’art et le monde culturel haïtien, en particulier la littérature.

Ce week-end, tout le choral Le jardin des immortels consacre son temps aux résonances poétiques d’un poète majeur ; il s’agit d’André Fouad, véritable passeur de mots. Il vient de publier son nouveau-né sous le titre Oya ! Oya ! De tous les chants tatoués, un recueil de poèmes, paru en septembre 2026, aux Éditions Recto Verso, en France.

« Il y a des matins où la nouvelle devrait être la lecture d’un poème », Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo (Dany Laferrière, 2015, p. 52).

Effectivement, Oya ! Oya ! De tous les chants tatoués, ce bouquet de poèmes de 35 pages, offert par le poète André Fouad, est une consécration poétique qui mérite une attention particulière. Ce dernier est conçu notamment pour célébrer les 35 ans d’écriture du poète port-au-princien à travers des thématiques telles que : l’amour, la mer, l’exil, la violence et la migration.

Chemin faisant, tandis que la figure de la mer revient au fil des phrases, les mots se mettent à sculpter les malingres des voix fragilisées et délabrées dans l’imaginaire du poème. Au premier abord, c’est peut-être le caractère presque fétiche de ces chants tatoués qui retient l’attention, mais ces chants finissent par prendre chair.

Au-delà des cris de douleur, se dessinent également le regard et les empreintes cachées des attachements à chaque quartier, à chaque ville et à chaque pays qui habitent le vécu du poète. Tout cela se donne à voir dans son écriture.

La mer et les blessures de l’exil

Ici, André Fouad semble traduire la douleur de l’exil à travers des images contrastées, où se mêlent les intempéries de l’existence, les souvenirs et les blessures de la migration.

Le bleu du vent

Le soleil est ce poème non- dit
qui se cogne la tête
blessé
à l’écorce des arbustes tropicaux.

je dessine quoi
mes pas de lunes fugitives.

je ne regarde
que la mer débrouillardise
fredonnant l’ultime chant
bleu du vent

dans la floraison des étoiles dénudées
la mer hurle à mes fenêtres
jusqu’aux tripes.

je me suis fait complice des horloges de la cité
ne serait-ce qu’un matin des voiles
par un simple baiser des lucioles
ayant l’âge des fresques des Nippons

À l’abri de toutes les blessures, chaque voyage semble porter en lui le sentiment d’un non-retour. Le vent s’impose alors comme un miroir, à la fois fil conducteur des voix perdues et reflet d’un ancien amour devenu muet sous le regard de l’aube.

Dans cette perspective, le poète semble interpellé par le silence, tout en lançant un SOS à la lumière des jours qui s’isolent. Sa poésie devient ainsi le lieu d’expression d’une douleur profonde, mais aussi celui d’une quête de sens et de réenchantement.

Merde!
tant de vies à ré-sculpter
sur les murs de chagrins.
tant de blessures d’orages
de l’hexagone.

S.O.S
mon index a forgé ses propres guerres
à la lisière des hyperboles.

mon étoile pourpre s’écrit
en lettres de charbon et de pluie
entre chuchotements des billes d’antan
et l’avalanche de voix(es)
en panne d’un zest d’aube.

parcourir toues les mers jumelles
avec autant d’effervescence
ma nuit est celle des lampes saignantes
des nuages interdits

les murs du silence et de la déroute
un mirage.
mon amour aussi.

ex-ile
je m’exile
que me reste-t-il de mon ex
presque rien

sinon
un foulard nœud de papillon
afin d’enjoliver les parapets des né-vroses
dans cette métropole rainbow
unisexe
wi-fi.

à force d’amadouer ta rue au vélo
au gré des soleils ex-patries
le vent !
mon sosie à tout cracher

pour le vent
qui n’a pas encore dit son dernier mot
les griots bantous ressuscitent
ma mémoire de marionnettes à tiges
en plein cœur d’une phrase -fœtus
trouée par les projectiles de l’aurore

Mémoire et héritages historiques

Entre le vent qui n’a pas dit encore son dernier mot et la masse de chagrins qui s’accumulent dans le cœur du poète, une tension se dessine. En faisant appel à la mémoire, le poète André Fouad attire l’attention des lecteurs sur des réalités culturellement complexes.

Les malaises civilisationnels qu’il évoque ne datent pas d’hier. Ils renvoient à des pratiques, à des héritages et à des rapports de domination qui se transmettent à travers les siècles. La poésie devient alors un espace où le passé et le présent se rencontrent, parfois dans la douleur, parfois dans la révolte.

Cependant, ce qui dérange au juste le poète, ce n’est pas la violence exercée par le maître, mais c’est le langage de la réception qui demeure inchangé. Plus encore, le vent, malgré ses mouvements et ses détours, n’arriverait pas à se transformer et à changer véritablement sa direction. Tel ce fragile vent, humide et amer !

j’interroge les places publiques
et leurs dieux
les boulevards
et leurs lampadaires de cauchemars

mes jours déchaussés
dans mon « converse all stars »
ont toujours le visage enflammé
des métaphores
d’adultes

regarde la mer d’à côté
elle me dicte ses prières
derrière les persiennes de ma chambre A-1298
bric-à-brac
grains de sables réécrivent complaintes
testaments des archipels
assoiffés de rosée revivifiée

ils sont l’autre face du médaillon
l’autre rue de moi-même
que j’ai du mal à balayer
avec des riffs envoutants
et d’autres airs-Gwoka.

qui dit mieux
m’abreuver à tes soleils
qu’on arrache comme des fruits murs
m’accrocher aux codes -romances
de tes oreillers -pink
le temps colore son propre arc-en-ciel
parmi tant de verdures
parmi tant de partitions du vent

j’ai les cheveux minés
par le vent cleptomane
de l’autre côté de ce miroir piégé
qu’est la nuit
les singes en bas âge se moquent
de l’égratignure éternelle des mers.

tu joues ta première
ta dernière scène
loin de l’unique étoile protectrice
disant son ras -le bol
à toutes les frontières que nous avons combattues
depuis lors.

coup de théâtre!
coup de massue!
on ne s’aime plus comme jadis
où les pécheurs mémorisaient l’horoscope
des aventuriers de tous les pays
des marchandes d’occasions d’étoiles.

D’une remarquable intensité merveilleuse, Oya ! Oya ! De tous les chants tatoués s’inscrit désormais dans une démarche poétique qui interroge les héritages historiques, les blessures collectives et les traditions. Celle des contre-écritures haïtiennes, ce mouvement de la première période de la littérature haïtienne, en 1804.

Parmi ces figures, on peut citer : Boisrond-Tonnerre (œuvre principale : Mémoires pour servir à l’histoire d’Haïti), le baron de Vastey (œuvre principale : Le système colonial dévoilé, 1814), Antoine Dupré (poème : « Hymne à la liberté »), Jules Solime Milscent pour ses fables, publiées dans la revue L’Abeille haytienne, et Hérard Dumesle (poème : « Macanda »).

« Oya ! Oya ! De tous les chants tatoués » est aussi une espèce de prose rare — émouvante, mais qui doit attendre encore sa période de mûrissement malgré son beau cri de révolte. Dans cette optique, ce recueil peut être lu également comme une tentative de réinterroger les histoires et les héritages.

André Fouad, poète et diseur haïtien

Né à Port-au-Prince, en Haïti, en 1972, André Fouad est poète et diseur haïtien. Il s’est formé en journalisme, comptabilité et communication. Depuis plusieurs années, il vit à l’étranger, en Amérique du Nord, là où il poursuit son parcours loin de sa terre natale.

Ses publications, en créole haïtien et en français, comprennent notamment :

  • Gerbe d’espérance (Montréal : Éditions Jacques Trouillot, 1992) ;
  • En quête de lumière (Montréal : Éditions Jacques Trouillot, 1992) ;
  • Bri lannwit (Port-au-Prince : Éditions Page Ailée, 2000) ;
  • Etensèl mo m yo (Coconut Creek, Floride : Educavision / Éditions Miroir, 2006) ;
  • Souf Douvanjou (Coconut Creek : Educavision, 2010 ; Port-au-Prince : Éditions Bas de Pages, 2012 ; Port-au-Prince : Éditions Pulùcia / Éditions Ruptures, 2017) ;
  • Bri lannwit ak lòt powèm (Port-au-Prince : Éditions Ruptures, 2012) ;
  • Pye poudre (Boston : JEBCA Éditions, 2018) ;
  • Lawouli (Gonaïves : Éditions de la rosée, 2019) ;
  • Flè Zili (Gonaïves : Éditions Freda, 2020) ;
  • Silence je tutoie encore la mer (France : Éditions Milot, 2025) ;
  • Djoumba pou dlo ble (Haïti : Edisyon Freda, 2023) ;
  • Jwèt Miwa – Jwèt lanmò an fa majè (Haïti : Édition Cérébrale, 2025).

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