Avec « Ramsès de Paris » publié aux éditions Seuil, Alain Mabanckou nous offre une nouvelle leçon de littérature.
Fidèle au style qui a marqué ses lecteurs depuis « Verre Cassé » et le prix Renaudot 2006 « Mémoires de
porc-épic », il ramène cette écriture créative, vive où l’humour et le sérieux s’entrelacent.
Le roman s’ouvre sur Jérémie Loubondo, alias Bérado, « prince de Zamunda », accusé sans preuve à la télévision congolaise de la diaspora, financée par le président à vie. Dans une communauté prompte à croire sans vérifier, cette accusation devient très vite la vérité. Pressentant la menace, Bérado accourt chez le mystérieux « Ramsès de Paris », figure tutélaire de la communauté africaine de la capitale française, qui « sait tout et voit tout ».
Au fil d’un dialogue autour d’un thé srilankais, Bérado se raconte : son enfance à Pointe-Noire, ses pérégrinations de Grenoble à Paris, son insertion dans l’univers de Zamunda grâce à Benoit. Le récit se construit ainsi comme une confession, ponctuée de retours sur son passé. La fin est inattendue et nous donne un retournement magistral qui rappelle les plus grands polars.
À travers Bérado et d’autres personnages comme son frère Benoît, musicien raté en quête de reconnaissance, Alain Mabanckou explore les multiples visages de l’immigration africaine. Le mythe européen : en Afrique, l’Europe est perçue comme un lieu de réussite immédiate. La réalité : en France, beaucoup vivent dans des conditions précaires, usés par le travail, tout en entretenant l’illusion de la réussite par des apparences (vêtements de marque, envois d’argent).
Le roman dresse également une cartographie de l’immigration parisienne : les Chinois du Triangle de Choisy, les Arméniens du 9e arrondissement, Barbès et Château Rouge pour les communautés maghrébines et africaines. Chaque parcours d’immigration est unique. Alain Mabanckou, en donnant la parole à Bérado, insiste sur l’importance de laisser chacun raconter son histoire plutôt que de généraliser.
Le roman aborde des thèmes suivants :
- L’exil et ses contradictions : boursiers abandonnés à eux-mêmes, difficultés de régularisation.
- Les trafics : Ramsès de Paris incarne ces figures qui profitent des failles administratives pour
vendre des identités de défunts à prix d’or. - L’universalité de la littérature : le roman multiplie les références à d’autres œuvres littéraires ou
cinématographiques. Pour Alain Mabanckou, la littérature ne se limite pas à son cadre
géographique ou culturel. Ce n’est pas parce qu’un texte parle du Congo qu’il doit se restreindre
au Congo. Une œuvre peut trouver un écho dans d’autres parties du monde, à différentes périodes
de l’histoire. - La place des femmes : Alain Mabanckou donne aux femmes un rôle essentiel. Elles apparaissent comme des piliers, des battantes, mais aussi en quête de reconnaissance. À travers différents portraits – mères africaines, femmes de la diaspora, européennes plus démonstratives – l’auteur questionne les attentes, les différences culturelles et les malentendus entre genres et cultures.
Comme toujours, Alain Mabanckou s’appuie sur son expérience personnelle d’enfant unique et d’écrivain de l’exil pour nourrir son récit. Pourtant, malgré la familiarité de ses thèmes, il parvient à surprendre par sa construction narrative et la force de ses retournements. C’est la marque des grands : avoir toujours un tour dans leur sac.
S’il fallait donner un titre à l’œuvre de Mabanckou en m’inspirant du style de ses chapitres dans « Ramsès de Paris » ce serait sans doute : « Attrape-moi si tu peux ».
L’Afrique au creux des lettres