Tous les vendredis, sur Afrolivresque, vous trouverez un numéro très spécial de la chronique intitulée « Le jardin des immortels ». Présenté par le chroniqueur haïtien Frantzley VALBRUN, ce petit coin de mots fous et de verbes discrets est une fenêtre qui s’ouvre sur l’art et le monde culturel haïtien, en particulier la littérature.
« On doit être une œuvre d’art ou porter une œuvre d’art », disait Oscar Wilde. Pour Pierre Perret, « Dans l’art, rien n’est mineur par définition. Il y a le bon et le moins bon. Il en est ainsi de tous les arts ». Au sujet de la création, le créateur haïtien a peut-être toujours été, parfois du moins, un mythe.
Si l’on revient à l’idée que toutes les sociétés qui accordent une place à la culture disposent au moins d’un minimum d’infrastructures culturelles, il n’en demeure pas moins que certains peuples n’y accordent aucune importance. Cependant, à propos du Nord et du Sud, dans ce magnifique ouvrage intitulé Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo, l’écrivain Dany Laferrière attire notre attention sur deux mondes ou deux conceptions différentes de la culture.
Après coup, si pour l’auteur, dans le Sud, la culture est tout ce qui s’élève contre l’État, dans le Nord, c’est l’État-providence qui lui permet de survivre. Que reste-t-il après ? La seule différence est qu’au Sud, on meurt parfois d’une balle dans la nuque, et là-bas, d’un cancer de la prostate (2015 : 37). Chacun hisse ses voiles de tristesse !
Haïti et ses flottes de créateurs
Un cas très délicat ! Vous qui ne connaissez pas encore Haïti, bienvenue au pays des grandes turbulences contemporaines mais, surtout, au paradis de l’enfer naturellement froid, où les populations respirent encore sous les cadavres dans l’espoir qu’il fera beau demain. Quand viendra ce lendemain ?
Ici, même le soleil a faim. L’art aussi.
On peut ainsi comprendre que l’art haïtien souffre encore de l’atrocité des vies arrachées, de la foulée cupide du béton et des nuits saisies par le feu.
Ici, l’heure est loin d’être universelle. Ce beau visage d’un enfant qui, en se rendant à l’école, s’est retrouvé entre les mains de ravisseurs politiques cherchant à créer la panique juste pour un morceau de pouvoir, vient de rater ses premiers sourires d’une nouvelle année académique. L’art haïtien est inquiet devant une si grande absence d’initiatives politiques ! Quelle faille lorsque, voulant aider l’autre, nous participons à la mise en scène qui nous détruira.
Il y a quelques années, cette machine a ruiné la ville de Port-au-Prince : des tonnes d’œuvres d’art ont été détruites et des milliers d’artistes se sont évaporés dans la nature, tout cela pour faire valoir un seul projet, le retour et le contrôle strict de la lourde main des anciens colonisateurs d’Haïti.
Ce qu’on ne comprendra pas : l’immigration comme échappatoire
Malgré tout, les artistes haïtiens — qu’ils soient poètes, peintres, acteurs, slameurs ou écrivains épousant le regard d’autres soleils — trouvent encore de nouveaux moyens pour raconter leurs jours tristes. C’est le cas de C’était ça ou mourir, de l’international haïtien Thélyson Orélien, collectionneur de prix de la rentrée littéraire en France et au Canada.

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Il est bon de souligner que l’œuvre que forge l’artiste haïtien ne se base généralement pas sur la technique, mais plutôt sur la profondeur. Pour la comprendre, il faut saisir sa condition et sa dimension complexe. En Haïti, on ne crée pas vraiment : on exprime. On s’expose, telle la perplexité d’un art qui ne serait pas un art, mais un phénomène. De fait, l’art contemporain haïtien ne respecte aucune norme discursive d’esthétique, voire de théorie. Et voilà son fondement. Je crois que c’est ce qui constitue sa faiblesse. Euh !
L’art haïtien n’est pas un art
En Haïti, il semble que les gens n’aient pas le souci de créer, mais plutôt de défendre, de résister et de jouir pleinement de leur être incompris. Tout cela a fait d’Haïti un pays de contrastes. Hermétiquement, l’haïtien lui-même est la démesure de tous les arts.
Au gré des contraintes, un peuple réduit à sa condition d’existence minimale, et qui malgré tout résiste encore, ne serait-il pas indomptable ? Un jour, le monde dira que l’art est fait pour servir et défendre les Haïtiens. Un peuple privé de liberté ne sait pas aimer ; il aime la vie. Tout ce qu’il rêve, c’est de vivre pleinement sa fragilité aussi. Juste.
L’art haïtien n’est pas un art propre, mais une bougie qui ne s’éteindra jamais. Il n’est pas à vendre, mais plutôt à dire. Il parle de l’atrocité, du Code noir, de l’esclavage, de la traite, de l’occupation forcée, du chaos provoqué, mais surtout de la restitution et de la réparation des dettes. Aussi distancié soit-il, l’art haïtien paraît complet en lui-même !
L’Afrique au creux des lettres