Note de lecture : Cadavérée de Jean-Michel Devésa

par Charles Gueboguo
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Devésa

Cadavérée, Jean-Michel Devésa, Le Temps des cerises, 2026, 132 Pp.

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Jean-Michel Devésa, romancier et essayiste discret, signe avec ce texte une œuvre qui touche dans les recoins de l’idéalisme militant, mais aussi dans les plis honteux d’une amitié avec un grand écrivain subsaharien sous les auspices de manipulations et de trahisons.

Le récit s’articule autour de Jean-Marie Dupré, écrivain sexagénaire, qui, depuis son bureau fribourgeois, entreprend d’écrire un roman sur ses trois amis disparus trente ans plus tôt. Il y a Salomon Spavento, écrivain charismatique, météore des lettres francophones. Applaudi pendant des années, et ses textes montés au pinacle, on se félicitait d’en être charroyés. L’Occident en le célébrant s’amnistiait de ne pas moufter contre les concussions et l’inacceptable. Son engagement politique dans son pays d’Afrique le hissa au rang de prophète aux yeux de l’Occident. Il y a Myrrha, son épouse, figure effacée, mère de quatre enfants, que l’histoire a réduite à n’être que l’ombre du grand écrivain. Elle paya de sa vie la dérive mystique de son mari : le roman prend pour matière la contamination de Myrrha par Salomon. Il y a Ruben Melchior enfin, le mentor, celui qui ouvrit à Spavento les portes des cercles du pouvoir et de l’ésotérisme. Le roman alterne entre le présent de l’écriture, ce printemps 2025 traversé par les canicules, les guerres lointaines et les veillées de soutien à Gaza et les souvenirs des années 1990, lorsque Dupré, coopérant dans un pays d’Afrique, devint le plus fervent soutien de Spavento, son « télégraphiste ». Mais trente ans après, on ne peut aisément parler des morts sans les ventriloquer.

Récit des désillusions

Dupré, pendant des années, a cru sauver Spavento. Il a cru le sauver de la persécution politique, alors que Spavento se savait malade d’une inguérissable infection et mentait à ce propos et bien d’autres. Dupré n’a pas flanché et a continué de les soutenir, Myrrha et lui. Dupré a cru sauver Myrrha, alors qu’il ne l’a pas vraiment comprise. Il a cru, surtout, se sauver lui-même, de l’ennui, voire de sa propre inutilité. Dupré, lucide enfin, trente ans après, se décrit sans complaisance comme un pantin. Le lexique de l’abaissement opère comme une autoflagellation. Mais cette autocritique, si féroce soit-elle, est-elle suffisante pour absoudre Dupré ? Le roman montre que Dupré, même en se confessant à travers l’écriture, est encore en train de réhabiliter Spavento pour mieux le rendre, dans les pleurs, à la postérité. Trente ans après les faits Dupré écrit pour décanter ses illusions. Sa lucidité tardive lui donne-t-elle pour autant le droit de fixer définitivement la vérité de ce qu’il a mal compris ? Ce d’autant plus que ces morts ne peuvent plus répondre. La question traverse tout le livre et rend son entreprise d’écriture beaucoup plus complexe qu’un simple déballage public anecdotique.

Sony Labou Tansi en filigrane ?

Salomon Spavento n’était pas persécuté par le régime pour ses idées, comme il le prétendait. Au lieu de cela, il souffrait d’une infection inguérissable, une épidémie qui n’avait pas de nom, un fléau plus infamant que la marque du malin. Myrrha a été contaminée par Salomon, et bien qu’aussi incurable, sa charge virale resterait contenue tant qu’elle prendrait ses comprimés prescrits. Un virus s’était lové dans le système cérébro-spinal de Salomon, entraînant encéphalite troubles cognitifs et moteurs. Myrrha, contaminée par son mari, est morte presque seule et déshydratée dans la case d’une guérisseuse. Spavento, dans un ultime sursaut d’orgueil mystique, croyait pouvoir racheter sa propre vie par le sacrifice de la sienne. La statue de Spavento s’est écroulée pour Dupré après qu’il eut appris la vérité, comprenant que le grand récit de Salomon avait masqué moult tromperies et manipulations.

Le personnage de Spavento pourrait implicitement être identifié à Sony Labou Tansi, écrivain, poète et dramaturge congolais renommé. Comme Spavento, Sony Labou Tansi était une figure mythique de la littérature francophone et un député de l’opposition contre Lissouba. La mort de ce grand écrivain fut passée sous silence. Le roman, écrit par Devésa, dont on sait qu’il était proche de Sony Labou Tansi, brise ce tabou en transposant sa vie dans une fiction. Le mythe Sony Labou Tansi est désacralisé et rendu à sa condition humaine, avec ses grandeurs et ses faiblesses d’une part, son génie littéraire et ses médiocrités d’autre part. Poésie et ses mensonges donc.

Ce faisant, Devésa prend le risque de passer pour un iconoclaste ou un traître, le Blanc qui ose salir la mémoire d’un grand écrivain subsaharien. Mais ce risque, Devésa l’assume pleinement, car son projet est plus vaste que des jugements à fleur de peau des partisans et africanistes de tous bords. À travers son personnage, Devésa questionne la fabrique des icônes littéraires et politiques, mais aussi la manière dont l’Occident invente ces prophètes du Sud, les use, pour mieux les abandonner quand ils perdent de leur utilité pour leur soft power. S’interroge-t-on jamais sur la souffrance de ces auteurs des lignes éditoriales des grandes maisons d’édition ? Dupré ressort la matoiserie d’un auteur fabriqué et qui en souffre derrière l’éclat des projecteurs. Spavento désespéré, tire sur plusieurs fils, séduit pour parvenir à ses fins, comédiennes, journalistes, politiques, femmes et hommes, il les veut tous, tandis que Myrrha torche leurs enfants et ceux de l’école où elle est salariée. Et la maladie est un crève-cœur.

Style baroque, héritages multiples

La phrase longue chez Devésa renferme l’usage, d’un lexique parfois archaïque et technique et toujours sur le point de déborder. On y trouve des termes comme « pharmakon », « goetie », « théurgie », accompagnés d’accumulations de noms, des digressions qui semblent s’éloigner du sujet pour mieux y revenir. L’écriture de Devésa exige un effort patient et la récompense en est une prose d’une beauté saisissante. La prosodie baroque de Devésa doit autant à Sony Labou Tansi, qu’à Godard. Cet héritage littéraire est multiple et revendiqué comme en témoigne la dédicace à Jean-Luc Godard. Le cinéaste, comme le romancier, a toujours pratiqué un art du collage et du montage. Cadavérée est une mosaïque de fragments de lettres et de câbles dactylographiés, photographies, rapports officiels, réflexions intimes qui miment le trouble intérieur qui habite Dupré. On a donc du Godard dans cette manière de sauter d’un temps à l’autre, d’un lieu à un autre, faisant du lecteur dans ce processus un enquêteur qui doit recomposer lui-même le puzzle. Du Nouveau Roman, dans sa déconstruction de la linéarité narrative que pratiquèrent Butor ou Duras. Du surréalisme, avec cette fascination pour la possession quasi magique. Enfin, et pas des moindres, surtout du Sony Labou Tansi, les phrases longues et haletantes, l’oralité qui ne renonce jamais à la puissance poétique, le mélange des registres où le trivial et le sublime côtoient sans cesse le familier et le solennel.

Devésa a écrit avec Sony Labou Tansi contre Sony Labou Tansi. Le récit de Devésa montre en filigrane la force de la poésie torrentielle de Sony Labou Tansi, au point d’en devenir un instrument de manipulation jeté sur les vulnérabilités humaines. La force de Devésa est d’avoir fait de l’héritage sonylaboutansien un objet de critique en rendant un hommage à son humanité faillible. Spavento croit à la magie des mots et à la toute-puissance de la poésie, mais il finit pourtant dans les bras d’une guérisseuse, convaincu que les esprits le sauveront là où la science a échoué. Devésa a fait de Spavento une figure tragique de l’homme qui a confondu l’art avec la vie, le mythe avec la réalité. Ses camarades, les militants nationalistes, n’ont pas été plus lucides non plus, car ils ont laissé faire en soutenant le mythe plutôt que de regarder la vérité en face. Le sida vient alors briser les grandes constructions idéologiques et rappeler que les corps meurent aussi parce que le sens qu’on dit bon n’est pas toujours au rendez-vous. C’est précisément pour cela que la maladie occupe dans Cadavérée une place qui dépasse largement la question médicale, afin d’éprouver ces idéologies, les amitiés, et les récits que nous nous fabriquons pour donner un sens à nos existences.

Une cible multiple pour une lucidité sans possibilité de rédemption

La cible du récit concerne le mythe littéraire postcolonial et sa fabrique, par l’Occident, des écrivains icônes avant de les jeter après usage. L’intellectuel occidental n’est pas en reste, lorsqu’en se posant en compagnon de route, il croit soutenir les luttes du Sud, mais en réalité il recherche sa propre légitimité comme raison d’exister. Dupré n’a pas flanché, il a continué de soutenir Salomon et Myrrha. Dans les médias, une nouvelle chassant la précédente, il suffisait de bémoliser les diatribes politiques et de dépeindre l’état pitoyable du couple. On ne saurait minimiser aussi les rapports de genre et l’invisibilisation des femmes que l’histoire réduit à n’être que l’ombre des grands hommes. Myrrha en est l’illustration, une femme qui s’est interdit de l’être pour n’être plus qu’une mère et une épouse, elle en est morte. Et enfin, il y a le silence sur le sida, tabou d’alors, et peut-être encore d’aujourd’hui, que le roman brise avec une violence contenue.

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