[Note de lecture] : « Alors toi aussi » de Futhi Ntshingila

Un voyage dans l’histoire d’une société lessivée par plusieurs siècles de colonisations

par Paawana A.
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« Alors toi aussi » de Futhi Ntshingila

Publié en 2024 par la maison d’édition Tropismes et traduit en français par Estelle Flory, Alors toi aussi — en version originale anglaise They Got to You Too — est un roman biographique de l’autrice sud-africaine Futhi Ntshingila. À travers une narration polyphonique, l’écrivaine nous révèlent les multiples facettes de la société sud-africaine post-apartheid.

Alors toi aussi est un voyage dans l’histoire d’une société lessivée par plusieurs siècles de colonisations successives et de ségrégation raciales, d’abord néerlandaise, puis anglaise, et leurs revers. L’amour, la haine, l’injustice, la résilience, le racisme, la révolte, l’espoir et la désillusion s’y côtoient et s’entrechoquent.

Dans un labyrinthe intergénérationnel, l’autrice nous fait remonter le temps, en commençant par le vieux Madala, un ancien policier Afrikaner, rude et austère, qui, au soir de sa vie, est en proie aux tourments de ses ignominies envers les Noirs — les « Kaffirs » dont il fut autrefois le maître. Enchaîné dans ses délires, il n’attendait plus qu’une confession libératrice, qu’il obtient grâce à son infirmière Zoe Zondi. En effet, seule la parole libère. Et l’autrice nous montre, à travers son ouvrage, l’intemporalité de cette libération. Universelle, elle devient une courroie intergénérationnelle, comme en témoignent Madala et son fils Joseph.

Joseph passe lui aussi par le même filtre, celui de la parole libératrice pour rompre avec son passé. Comme le dit le coach TaBigboy dans le roman :

« Quel homme n’a rien à cacher ? Tu sais que je ne suis pas né de la dernière pluie et que j’ai vu de nombreuses lunes croître et décroître. Ce que je peux te dire, c’est que quoi que tu lui caches, ça ne détruira pas votre relation. Le lien que vous avez est indestructible. Sois un homme et brave la tempête. Tu me remercieras quand cette enclume sera ôtée de ta poitrine. La honte n’est vivante que si elle est tue ; parle et tu seras libre. Bonne chance, Sonnyboy ! » Il se leva et s’éloigna, me laissant stupéfait. »

Ce roman de Futhi Ntshingila offre une perspective historique enrichissante. Il nous instruit sur les ferments de l’apartheid dans la société sud-africaine. Il livre des détails pointus sur l’histoire, comme l’origine des Boers, la politique de la terre brûlée pratiquée par les Anglais, ou encore les camps de concentration. Il revisite également le rôle des femmes dans les luttes identitaires. Plus subtiles que leurs homologues masculins, elles savent survivre aux situations les plus complexes. Oumagrootjie et Kristina en font la démonstration, alors que tonnaient au front les canons des Boers contre les Anglais. Elles mènent leurs paires des fermes voisines jusqu’au retour de leurs époux.

L’ouvrage de 212 pages est une mosaïque identitaire qui se lit d’une traite. Il oppose deux mondes : celui des colons blancs — Boers et Afrikaners — à celui des Zoulous autochtones. L’un revendique une suprématie par la force, l’autre une soumission tactique, mais résiliente. On y découvre pourtant l’indissociabilité de ces deux mondes, une interdépendance qui se lit non seulement à travers les histoires des personnages, mais aussi à travers la prose de l’œuvre, le choix de la langue et des mots. Futhi Ntshingila saupoudre l’histoire d’éléments linguistiques, zoulous, boers et afrikaans pour créer une mosaïque culturelle et émotionnelle.

Ode à l’amour, ce roman est également un exercice pour l’esprit. Il nous invite à philosopher sur notre condition humaine et sur la dualité de notre âme, mi-ange, mi-démon.

« Nous portons de multiples masques, Mkhulu. Merci de m’avoir permis de déposer le mien un instant, et de m’avoir montré votre visage démasqué. Je suis certaine que vous étiez un merveilleux petit garçon ; je l’ai entraperçu aujourd’hui. Nous sommes faits de folie, Mkhulu. De folie. Sous le vernis de nos pelouses soignées grouille un bouillon d’asticots et la lave dormante d’une douleur incandescente. »

Il est remarquable de constater l’aisance avec laquelle Futhi Ntshingila responsabilise ses personnages. Telle une armée en bataille, chacun est maître de son histoire. Ce style, à la première personne, met en relief les personnages et permet de traverser le temps. Je m’introduis avec aisance dans leur intimité. Cette communion crée un véritable attachement à cette œuvre romanesque. Alors toi aussi est une fiction vivante qui vous absorbe et vous entraîne dans son courant narratif. Impossible de s’en détacher sans être allé au bout.

Si l’œuvre revêt un caractère singulier par son optimisme, elle me laisse néanmoins sur ma faim. Futhi Ntshingila est pétrie de talent dans sa façon de raconter l’histoire de sa terre natale. Inutile d’aller chercher dans les livres d’histoire. Sa plume est sans pareil, et son œuvre sur la société sud-africaine post-apartheid est holistique. Je le recommande vivement à la lecture.

Bissap, tisane ou café ?

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