YÀÀNI — Pour une “poétique du care” : dire sans dominer, écrire sans effacer

par Baltazar Noah
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Publié en 2023 à Yaoundé, YÀÀNI de Jean-Pierre Noël Batoum est une pulsation, un souffle arraché à la gorge d’un monde saturé de langages autosuffisants. 

Ce recueil de 26 poèmes ne cherche ni à réconforter ni à plaire. Il affirme une parole qui s’inscrit dans la matière même d’une Afrique blessée, traversée, offerte. Mais YÀÀNI ne se limite pas à un chant national-patriote : c’est un poème-racine, qui plonge dans les strates du vivant. De la parole-brisure à la parole-lien, Jean-Pierre Noël Batoum compose une anthologie vibrante où chaque vers devient veine ouverte, quête de sens, mise en relation.

Quand le poème devient matrice

Le poème liminaire Mes mots se lit comme une profession de foi ; non religieuse, mais comme articulation d’un rapport fondamental au monde. «Au commencement, [était]/ L’immensité du multivers…». Dès le début, Jean-Pierre Noël Batoum dévoile sa posture : il ne cherche pas à écrire le monde, mais à écrire dans le monde, en expansion, en réseau. Loin des cosmogonies closes. Il choisit la porosité pour mieux faire champ avec le monde, à la manière d’un rhizome glissantien. Autrement dit, non comme structure dispersée, mais comme forme vivante de cohabitation, de relation sans domination.

La parole qu’il revendique se présente comme un murmure, un gémissement d’enfant craintif, vulnérable, mais nécessaire. Ce geste rappelle Walter Benjamin, pour qui toute parole authentique naît dans l’interstice entre le silence et le cri. Le poème ne maîtrise pas la langue, il devient le lieu où elle tremble.

En refusant la virtuosité, le poète opte pour une parole archaïque. Celle qui est non primitive, mais archée (ρχή), au sens grec de principe actif. «Ils n’ont rien de chatoyant, / Rien d’attrayant, / [s]es mots…». Cette modestie formelle constitue un positionnement politique. Elle s’oppose aux injonctions contemporaines à la parole spectaculaire, à la citation virale, au vers séduisant. Chez Jean-Pierre Noël Batoum, le poème devient résistance au consumérisme du langage.

Mais cette résistance agit. Une «violence créatrice» transparaît. Elle transforme, elle engage. Elle renvoie à l’iconoclasme du poème comme trace du corps en travail. Ce que, en son temps, Césaire appelait “la force verticale du langage”. Le poète assume entièrement le poids du mot comme force de transformation.

Cartographie du sang

Dans les poèmes historiques-Sur les pas de mon histoire, Le sang de l’histoire, J’écris ton nom– le recueil devient cartographe. Il ne trace pas des frontières politiques ni géographiques, mais les lignes de sang, les sillons de mémoire, les veines battantes d’un passé qui refuse de s’enfouir dans un monde agité et frappé par les polycrises.

Sur les pas…, «Sous une pluie abondante de larmes [Batoum] cherche [s]on histoire.». Cette quête ne relève pas de la nostalgie. Elle initie. Batoum convoque les figures oubliées, les voix censurées, les héros martyrs : Ouandié, Um Nyobè, Manga Bell, Moumié. Et ce, sans les ériger en statues. Il les fait parler. Il les intègre dans une parole vivante, incarnée.

Cette structure narrative, présente dans tout le recueil-faite de questions, d’interpellations, de passations-rappelle les pratiques d’oralité politique dans certaines sociétés initiatiques du Cameroun et de la Corne de l’Afrique, où la parole historique circule, se transmet, s’ouvre. Car, “la langue du peuple est la langue de la liberté” (Ngũgĩ wa Thiong’o).

Le sang de l’histoire traduit une révolte bien dissimulée. La mise en page devient cri visuel : les lettres tombent, les mots s’effondrent. Car, «Il coule / Encore, / Le sang / De l’Afrique…». Le présent devient imbibé du passé. Et “notre Sang [qui] a irrigué l’humanité entière” pose désormais nos corps africains comme source du monde en crise : nos corps africains ne sont plus victimes, ils sont fondateurs. Ce sang est douleur, mais aussi ressource. La poésie devient chez Batoum une anthropologie de la trace. Une cartographie où l’histoire se loge sous la peau.

Ce procédé rejoint la notion de “généalogie insoumise” chez Saidiya Hartman, pour qui l’histoire doit être réécrite par les corps minorés, les voix ignorées, les formes poétiques dites déviantes. Batoum ne pleure pas ses morts. Il les active, il les inscrit dans une dramaturgie d’un “présent éternel”.

Le sacré discret

À mesure que l’on avance dans la lecture de ce recueil, en allant vers la fin, le ton change. Il devient plus intérieur, plus méditatif, mais reste subtilement politique. Le prêtre, par exemple, est un écrit de tension : entre Dieu et l’homme, entre bois et croix, entre geste et retrait. «Une luciole / Une lueur / Le prêtre / Un espoir…». Pour Batoum, lui-même prêtre de l’archidiocèse de Douala au Cameroun, le prêtre n’est pas une figure de pouvoir, mais un agent du lien. Il s’inscrit en plein dans les pensées de Simone Weil, pour qui la présence divine ne se manifeste pas dans la force, mais dans la vacance, le retrait, la discrétion.

«À genoux devant un gueux» : l’image verticale du sacré est déstabilisée. Dieu n’est pas au-dessus. Il est au milieu. Le poème devient une théologie politique : celle d’une spiritualité sans domination, où le geste d’accueil l’emporte sur la liturgie.

J’écris ton nom, hommage à Um Nyobè, Batoum tutoie la prière sans tomber dans l’hagiographie. Il mêle les noms dans une syntaxe douce, presque chantante : «Um, Bum, T…». Cette fragmentation du nom rappelle les poèmes soufis, où l’invocation du divin passe par des syllabes incomplètes, des bribes, des soupirs.

Et pourtant, une critique traverse discrètement le texte. «Béton armé / Désormais désarmé»: le monument, la mémoire officielle, figée, fossilisée. Batoum suggère, toujours en toute modestie, que le vrai hommage ne se fait pas dans la pierre, mais dans la langue. Dans le souffle. C’est là que sa poésie agit.

Si une réserve peut être formulée, elle concerne moins le fond que le ton. En choisissant une parole très élevée, tournée vers le sacré et l’hommage, Batoum risque parfois de lisser les tensions. Il gagnerait à explorer aussi la fragilité, le doute, les formes plus brutes. Son écriture à la force du feu, elle pourrait aussi dire la cendre. Soit !

YÀÀNI dans les plis contemporains de la poésie

YÀÀNI est plus qu’un recueil. C’est une traversée où la parole ne cherche ni à clôturer l’histoire ni à illustrer la douleur. Elle devient un lieu vivant. On est, tout au long de la lecture, entre le souffle et la blessure, entre les noms fracturés et les corps absents, entre l’ancrage spirituel et la mémoire politique.

Dans un contexte littéraire contemporain où l’énonciation se veut souvent performative, spectaculaire, voire identitaire, Jean-Pierre Noël Batoum fait le choix du souffle retenu, de la parole offerte, non imposée. Ce choix poétique s’inscrit dans ce que plusieurs voix critiques qualifient aujourd’hui de “poétique du care” — un art de dire qui accompagne, veille, soigne, sans s’arroger la totalité du sens.

Inspirée par les réflexions de Maria Puig de la Bellacasa ou Judith Butler, cette approche invite à une littérature qui accueille la fragilité comme architecture du lien et l’opacité comme condition de la rencontre. Chez Batoum, le poème ne cherche pas à dominer. Il devient un espace de relation, toujours prêt à s’ouvrir sans jamais envahir.

Le lecteur n’entre pas dans YÀÀNI comme dans une forteresse conceptuelle, mais comme dans une cour habitée de murmures, de deuils ancestraux, de noms ébréchés et de voix qui ne cherchent pas l’audace, mais la persistance. Le poème ne réclame pas d’être déchiffré. Il demande à être entendu, à être respiré comme on respire le feuillage d’un souvenir.

Ce pli, ce repli de la parole, ne marque pas un retrait du monde. Il manifeste une attention à sa matière fine. Là où d’autres cherchent la hauteur… Batoum creuse la profondeur. Non pas dans le spectaculaire de l’éloquence, mais dans la lente érosion du silence qui précède chaque mot. On se tient dans l’interstice : entre deux vers, entre deux noms, entre deux douleurs. Et c’est là, précisément, que se joue la grandeur discrète de YÀÀNI.

Ce qui se recompose dans ce pli, c’est une autre manière d’être au monde. Une manière sans tapage, sans posture, sans stratégie. Une parole qui n’élève pas pour écraser, mais pour relier. Une parole qui, comme le vent dans les forêts camerounaises — celles décrites par Caroline Meva dans Les exilés de Douma — circule entre les êtres sans jamais s’imposer. Elle soigne sans posséder, trace sans enfermer, veille sans dominer.

Et dans ce souffle-là, Batoum parvient à réconcilier les dimensions trop souvent dissociées du poème : la mémoire avec le mouvement, le sacré avec le fragile, l’intime avec l’historique. C’est une parole à hauteur humaine, traversée d’échos anciens et de densités cosmologiques. Elle ne cherche pas le manifeste, elle préfère la courbure. Elle ne cherche pas le tonnerre, elle préfère le tremblement.

C’est en cela que YÀÀNI est une œuvre-éthique. Non pas une poésie morale, mais une poésie qui rend possible. Possible le lien, possible l’écoute, possible le murmure dans le tumulte. Une œuvre qui se lit comme on marche aux côtés d’un être cher — en silence parfois, mais sans jamais s’arrêter.

Et ce compagnonnage-là, quand il est véritable, dure. Longtemps.

 

Fiche technique de l’œuvre 

Titre : YÀÀNI 

Auteur : Jean-Pierre Noël Batoum 

Éditeur : La jeune plume 

Année de publication : Yaoundé, 2023

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