[Note de lecture] :Taxi poto-poto

Ou quand le chauffeur de taxi devient un poste vivant d’observation de la société

par Céline B.
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[Note delecture] : Taxi poto-poto, un périple au cœur des capitales africaines

Voyager demeure une aventure très appréciée, puisqu’elle nous ouvre une infinité de possibilités : la découverte, l’apprentissage et l’épanouissement personnel. Cet enchantement est d’autant plus intense lorsqu’il s’accomplit par la route, il prend alors une tournure particulière. Il s’érige en un observatoire vivant, offrant à nos sens le défilé inépuisable des écosystèmes et de personnes. Il y a de ces livres qui sont semblables aux voyages et TAXI POTO-POTO est l’un d’eux.

Assise dans ces nuages, il me faut de longues heures pour rentrer chez moi. Et contre toutes attentes, je me retrouve auprès d’un voisin très loquace. Je décide donc de me recroqueviller comme à mes habitudes sur la lecture. À ma grande surprise, ce livre m’ouvre ses bras, il me fait dépasser ma destination. Moi qui avais pris le billet pour me rendre à Abidjan, finalement TAXI POTO-POTO m’envoie jusqu’à Pointe-Noire en passant par Dakar, Lomé, Cotonou, Libreville, Yaoundé, Kinshasa et Brazzaville.

De Brazzaville à Abidjan, l’Afrique a une singularité culturelle partagée dans ses circulations et ses ruelles, qui sont vêtues de ces métiers qu’on qualifie de « petits » et de « masculins », mais qui constituent une partie intégrante de son identité. Ceux qui les pratiquent sont sans doute parmi les meilleurs observateurs de nos habitudes traditionnelles et sociétales.

TAXI POTO-POTO représente amplement cette caractéristique. Le roman la décrit bien avec beaucoup de réalisme, un peu d’humour et dans un décor purement africain. Cet ouvrage écrit par un collectif d’auteur. e.s venant du continent africain paru le 12 mars 2024 et publié par les éditions Les lettres mouchetées, est un recueil de nouvelles qui illustre bien nos constructions sociales autour des thèmes universels comme les rêves, l’amour, le courage, la tradition, la débrouillardise, l’injustice sociale et la corruption qui meublent nos carrefours africains. Ce livre s’engage dans un objectif littéraire de description et de critique sociale.

Demi-Terrain à Brazzaville par Marien Frauney Ngombé

Cette nouvelle retrace l’histoire d’un vieux chauffeur de taxi, « Vieux Mat ». Un chauffeur pas comme les autres. Lui, il a d’autres objectifs, celui de vivre un lendemain meilleur avec celle qu’il aime et dont la classe sociale est diamétralement opposée à celle dont lui-même est issue. Entre périphéries de vie amoureuse et vie professionnelle, ce récit nous décrit la vie de nombreux hommes africains qui naviguent entre les incertitudes et qui espère en un Eldorado hors de l’Afrique. La ville de Brazzaville est décrite ici dans un langage clair et limpide comme un univers renfermant de nombreux contrastes dans laquelle le rêve et le désespoir sont des voisins de longue date. Ce récit me fait rêver ; il décrit bien la débrouillardise et la gaieté du personnage dans un ton rempli d’espoir.

Faces cachées à Libreville par Boris Sanadin

Comme toutes les belles capitales africaines, Libreville aussi regorge des taxis. Sous le poids des préjugés, la majorité s’entête à croire que ce m étier a un ventre vide. À la surprise générale, Boris Sanadin nous relate ce récit-témoignage de Ovenga un quinquagénaire, chauffeur de taxi, qui lui prétend le contraire dans un style confiant et rassuré :

« Je dois dire tout de suite qu’être chauffeur de taxi à Libreville nourrit son homme.»

Comment face aux immenses rackets des agents de la police, ce dernier réussit-il à tirer son épingle du jeu ? Ce récit m’étonne ! À en croire, tous les chauffeurs de taxi ne sont pas des débrouillards ou encore des malheureux. À travers ces passages, l’auteur ose dévoiler des fresques sociales de pauvreté, de corruption et d’incivisme dans lesquelles baignent nos taxis.

Les rêves meurent trop tôt à Kinshasa par Ramcy Kabuya

Qui peut connaitre la vie intime d’un homme plus que celui qui le conduit comme son ombre ? L’univers des chauffeurs personnels qui est malheureusement le plus souvent négligé peut se montrer très révélateur. Et cela, Ramcy Kabuya nous le démontre parfaitement dans ce récit. Cette place du chauffeur, humble et centrale, rend la lecture très intéressante. On y découvre comment, sans le vouloir, un simple employé qui détient les informations, même intimes sur son employeur, peut-être d’une utilité sans mesure.

Emmène-moi vite à Cotonou par Assia-Printemps Gibririla

« 2008 est une année importante dans le monde des Zémidjans ».

Le monde des chauffeurs, longtemps dominé par la gent masculine, se voit bouleverser par l’entrée d’une femme en son sein. C’est ce que l’autrice prend plaisir à nous décrire dans cette partie de l’Afrique où les femmes ne sont jamais restées en marge du développement. Cette histoire me séduit, puisque je me rends compte que les femmes aussi, de manière volontaire, demeurent à tous les niveaux de nos constructions sociales.

Pérégrinations d’une benguiste à Abidjan par Léa N’guessan

Abidjan, la capitale de la liberté africaine, partage également la réalité des chauffeurs de taxi et de leurs univers. Dans la langue nationale le noushi nationale, Léa N’guessan nous décrit les problématiques auxquels sont confrontés ces chauffeurs et les rues abidjanaises. Abidjan s’illustre ici dans des défis d’une urbanisation rapide et peu contrôlée. Ces travailleurs quotidiens qui naviguent entre la pression économique et le développement incarnent à la fois les limites du modèle actuel de mobilité et la nécessité urgentes de réformes structurelles.

Pointe-Noire, une ville qui ne s’ennuie pas par Fann Attiki

Contraste de couleur à Pointe-Noire.  Pointe-Noire, une ville qui ne s’ennuie nous narre l’histoire de la décrépitude des ruelles et de la circulation congolaise dans un style misérabiliste soutenu par des anecdotes et les fictions à l’africaine. Toujours le chauffeur de taxi au centre de cette mobilité, cette nouvelle évoque une immersion dans le quotidien des chauffeurs de taxi de Pointe-Noire, deuxième ville de la capitale du Congo. L’auteur y explore le rôle central que joue le secteur du transport dans la vie des Ponténégrins. Il y décrit également la symbolique sociale du taxi comme un espace de partage et de parole et une vitrine de découverte des inégalités sociales polluant les rues congolaises.

L’exception à Dakar par Ndèye Fatou Kane

« Alors, il est évident que leurs membres ne comprenaient pas qu’une jeune femme saine d’esprit puisse vivre seule dans une si grande maison, avec pour seule compagnie un jeune homme venue d’ailleurs, et comble d’ironie, elle conduisait un taxi »

Coup de surprise, une chauffeuse de taxi expérimentée sillonne la capitale sénégalaise. À travers ses trajets, on découvre les défis quotidiens auxquels une femme est confrontée dans un univers considéré masculin au Sénégal. Cette nouvelle nous présente le rythme effréné de ce métier à travers une personne pas attendue à ce poste, une femme. L’auteure utilise un style assez simpliste et fluide. Les émotions de notre chauffeuse de taxi sont contagieuses ; on ressent une fatigue mêlée de résilience et d’héritage. J’ai l’impression d’avoir pénétré le cœur d’une humaine submergée par des critiques. En refermant cette histoire, je ne considère plus les chauffeuses, comme de simple conductrice ou comme des femmes qui sont perdues dans leur orientation.

Ma ve Zamba akiba Yaoundé par Hem’sey Mina

Yaoundé, une ville africaine particulière. Je le ressens dans cette lecture avec un chauffeur de taxi désespéré tout comme ses clients et les rues dans lesquelles nous circulons. Dans l’immense capitale camerounaise, les taxis sillonnent. L’un d’entre eux, Ekang, est le personnage principal de cette nouvelle. À la fois simple et attachant, il nous plonge dans le quotidien rude, mais parfois remplis d’humanité d’un travailleur urbain. L’auteur, dans un style descriptif rempli de tristesse avec des notes d’espoir, nous fait découvrir un pan méconnu de la société camerounaise. Il valorise aussi le quotidien d’un métier souvent négligé. Notre chauffeur de taxi est conscient de la corruption et de l’injustice dans lequel baigne son pays, mais reste attaché à ses principes d’honnêteté en espérant un jour s’envoler pour l’Europe ou l’Amérique. Cette histoire me rappelle combien de fois la situation des pays africain fait penser aux africains que l’appel de l’Eldorado ne peut retenir sur place. Je sors de cette lecture avec un regard nouveau sur Yaoundé, une ville qui suffoque.

Bienvenue à Yovoland A Lomé par Sarah Assidi

Lomé, une capitale cachée. Je rencontre un Zémidjan, Koffi Beaugars. Il conduit une moto qui lui sert de taxi de transport et, je monte sur sa moto. Ancien étudiant diplômé d’une licence en anglais, il transporte les blancs pour gagner sa vie. Cette histoire racontée par le personnage lui-même nous dépeint la situation de la ville de Lomé, une ville sombre. Entre l’insalubrité et l’absence de profilage des ruelles, le chauffeur de taxi devient un moyen de découvrir la ville, mais aussi l’amour togolais.

TAXI POTO-POTO est un recueil qui rassemble plusieurs histoires issues de différents pays d’Afrique Noire, mais qui se réunissent toutes autour des chauffeurs et de leurs univers. Chaque histoire est comme une escale dans l’une des villes africaines. Le chauffeur, contre son propre gré, devient un poste vivant d’observation de nos sociétés. Les auteurs, dans des différents styles propres à chacun.e.s d’eux, nous font découvrir une pluralité de personnes : chauffeurs hautains, amoureux, débrouillards, heureux, policiers corrompus, femmes battantes.

Chaque histoire de TAXI POTO-POTO est autonome, mais toutes présentent les nombreux cadres, beaux ou tristes, qui meublent nos villes africaines. À travers des situations indépendantes, les auteur.es, dans un langage simple, dépeignent les réalités de nos villes africaines.

TAXI POTO-POTO est très accessible, mais porteur d’une critique profonde. Son originalité réside dans l’utilisation du taxi comme une métaphore de la lutte permanente, de la diversité sociale et du destin collectif africain noire. TAXI POTO-POTO se lit avec une grande aisance. C’est une œuvre qui dépasse un simple récit anecdotique pour devenir un musée social où chaque auteur.e réussit à transformer un chauffeur en un brassage social, du mouvement permanent et de la condition humaine en ville.

TAXI POTO-POTO permet de mieux voir une Afrique urbaine porteuse d’une pluralité de contradictions où l’espoir et la débrouillardise affrontent la corruption et les désillusions.

Bissap, tisane ou café ?

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