Ada Bessomo: « Ecrire, pour moi, est travailler à réinventer : soi-même et le monde autour de soi. 

par Baltazar Noah
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Dans cet entretien autour de Le monde virait au bleu, publié par Shanaprod en 2021, Ada Bessomo dévoile la matrice poétique qui irrigue son œuvre. Le bleu, couleur d’apaisement et de transformation, traverse son imaginaire comme une mémoire intime et un horizon de réinvention. Ses réponses révèlent une écriture habitée par les paysages, les silences et les filiations orales beti, mais aussi nourrie des voix du monde noir et des poètes européens. Entre poésie et réel, Ada Bessomo compose une langue dense et exigeante, qui se veut à la fois bouteille à la mer et acte de recréation. Cet entretien met en lumière une œuvre où le bleu devient souffle, mémoire et praxis de transformation.

Votre texte s’ouvre sur une phrase qui semble suspendre le monde dans une teinte unique: «le monde virait au bleu». Comment cette couleur agit-elle dans votre imaginaire? Est-elle une métaphore de la mélancolie, de la transcendance, ou un signe d’alerte?  

Ada Bessomo : Le bleu est d’abord le lieu de mes apaisements. Ceci aussi loin que me portent mes souvenirs. Ce sont d’abord mes yeux de petit garçon portés vers le ciel, le lointain monde étalé bleu au-dessus de moi. Bien des fois il m’enseigne des leçons, ce ciel, surtout quand il est bleu dense. J’ai eu la chance de connaître mon grand-père maternel, totalement habité par les référents de sa culture natale, éloignés de tout contact, comme de toute domination des visions chrétiennes. Selon ces codes, je porte son nom, celui d’une société secrète aujourd’hui disparue. Il a donc veillé, je l’ai compris plus tard, à me permettre d’habiter les souffles de son environnement autant que possible sans craindre, sans négliger, sans douter des atours de la vie. C’est aussi avec le bleu que chez lui, le corps s’ouvrait aux transformations, par les tatouages par exemple. Que « le monde virait au bleu », est un peu professer ma foi en une humanité vouée au meilleur, au bout de toutes ses aventures. Le meilleur, la plus belle part à la vie donc, au-delà de ses vicissitudes, est ce qui domine mon imaginaire. C’est aussi la révérence envoyée à ce monde pour qui le bleu indique le travail sur soi, jusqu’à ses extensions mystiques.  

Le monde virait au bleu ada bessomoDans vos écrits, les paysages ne sont jamais neutres: ils deviennent des personnages, des témoins. Quelle part de votre expérience personnelle nourrit cette géographie intérieure? Est-ce une mémoire intime ou une cartographie collective?  

Ada Bessomo : L’idée que chaque instant intime pourrait figurer un ou plusieurs paysages me plaît assez. L’œil qui fouille l’intime est toujours l’élément d’un ensemble plus vaste, auquel j’aime à songer qu’il est lié de manière cohérente, intime. Je vous ai déjà parlé de ce monde dont je suis l’héritier. L’homme, ses actes et ses sentiments, y sont aussi observés, jugés, sanctionnés par ce qui les entoure. Il y a donc toujours cette tension, que négocie la poésie, entre la part intime de l’expression et l’architecture collective, aux éléments tous vivants, dont elle est née. 

Votre plume oscille entre la poésie et l’interpellation du réel. Comment négociez-vous cette frontière? Est-ce un choix conscient de brouiller les genres, ou une nécessité pour dire l’Afrique contemporaine?  

Ada Bessomo : J’appartiens à cette génération de personnes qui en Afrique a pu se hisser sur les épaules de ses pères, éduqués, marqués, eux, par la présence physique de la domination mentale tout à leurs côtés. Ils l’ont dit en ont transmis les témoignages de mille manières. La poésie est la voie qui m’a surtout marqué. Pendant ses mouvements, la poésie peinerait à faire la fine bouche devant quelque ressort du réel, par conséquent. En mouvement, la parole poétique est imprégnation permanente par le réel. L’enfant, par exemple, à qui son père souhaite de partir aussi loin de lui que possible, apprendre et affiner, affirmer sa sensibilité propre, n’épargne pas à ce dernier les inquiétudes nées de l’attachement à sa fille. Oui, l’Afrique contemporaine est pour moi la terre où s’additionnent les possibilités, en autant de moyens liés, d’être, de cohabiter, de marcher, de rêver…Je pense judicieux, pour cela, de m’attacher à refuser seulement ce qui pour moi serait un relevé plat de faits, gestes, sentiments. La relation de la poésie au réel est de totalité, c’est-à-dire ouverture à tout contenu, à tout moyen  servant l’Afrique que je vis, avec mes forces et mes fragilités.     

On remarque dans vos textes des pauses, des ellipses, des silences qui semblent aussi éloquents que les mots. Quelle fonction accordez-vous au non-dit dans votre écriture?  

Ada Bessomo : Vous évoquez là des effets de rupture dans mon écriture. Ils sont ma manière de dire aussi, comme vous le notez bien. Parfois, le silence conforte amplifiant ce qui va de soi, parce que déjà évoqué, de manière explicite ou implicite, comme je le préfère davantage. Il engage aussi, le non-dit, une entente avec l’autre, l’interlocuteur. Comme une complicité suggérée, proposée au sujet de ce qui est servi par l’écriture. On pourrait ne pas manquer d’y voir aussi un effet induit du choix de la poésie comme volonté de trouver une certaine vérité du monde à partir du juste emploi des mots. Quant aux pauses, de façon plus nette, j’y recours plus souvent pour montrer aussi certaine accumulation, certaine persistance des thèmes qu’elles servent. Une certaine vanité aussi de la tentative du poète de ne plus être touché par ce qui, très souvent, ébranle ses vues, l’obsède presque au point de revenir toujours…

Quels auteurs, africains ou universels, vous accompagnent dans cette quête stylistique? Vous revendiquez-vous d’une lignée, ou cherchez-vous à rompre avec toute filiation pour inventer votre propre souffle?  

Ada Bessomo : J’ai été fabriqué par les poésies orales d’abord, écrites ensuite. Enfant, très tôt, la poésie orale m’a pris la main. C’était une poésie en langue africaine. Celle que j’ai d’abord parlée est la langue beti, du Cameroun. Les musiciens maîtres de cette langue sont mes maîtres et pères. Chez eux, le rythme des mots, les assonances, les images, de rendre vie à chaque élément, sont ce que je retrouve chaque fois que je les écoute. Trois m’accompagnent partout. D’abord Martin Messi, le Messi qui a toujours dit la fragilité de l’être, de l’artiste, du poète ; le Messi inquiet de retrouver dans sa cour, au petit matin, chat mort. Ensuite, le poète musicien gabonais, Zeng Ebome. Indépassable pour qui accède à la langue, unique, personnelle, qu’il a léguée à ses frères et sœurs. Lui, Pierre Claver Zeng Ebome, est la porte profane des grands initiés de la parole Mvet. Celle qui mène à inventer en permanence sa voie tout en remerciant un à un ses maîtres. Le troisième, nourri aussi de cet art total qu’est le Mvet, est Janvier Da’ak. 

Il y a enfin la langue anglaise, avec Sekou Sundiata. Comprenez que la poésie pour moi chemine avec la musicalité, la musique, sa mise en scène…   

La poésie écrite, elle, m’a donné des compagnons venus de partout. D’abord ceux du monde noir, de Langston Hugues, Amiri Baraka, Maya Angelou, Victoria Santa Cruz, Nicomedes Santa Cruz, Scott-Heron, à Damas, U’tamsi, René Depestre, Christopher Okigbo, Aimé Césaire, Antoine Assoumou, Chenjerai Hove… Enfin, des voix d’Europe vont avec moi, des Anciens français, aux contemporains, comme Rilke, Hugo, Saint-John Perse, Lorca, Rafael Alberti, etc.    

Ada Bessomo, vous écrivez dans une langue dense, parfois exigeante. Pensez-vous à un lecteur précis lorsque vous composez? Est-ce un lecteur africain, francophone, universel, ou une figure abstraite qui vous guide?  

Ada Bessomo : L’image qui me vient est celle de la mosaïque, parlant de lecteurs, car en fait pas un ne ressemble en tout point à un autre. Vain, auquel cas, de se guider par autre boussole que son désir de dire, en s’obligeant à la modestie que cette attitude implique : chaque poème est ma bouteille à la mer de mes frères et sœurs humains. L’autre élément de réponse, central, est la parole extraite de l’écriture. Selon le type, l’épaisseur, le sens de la parole, il y a toujours oreille qui pourrait la recueillir, la partager avec nous. L’attitude de départ est pour cela de dire, d’écrire d’abord, en ordre de sincérité avec l’inspiration. Certaine densité dans l’emploi de la langue me vient, comme le reste, toujours de manière spontanée, sous la dictée de ce que je ressens.    

Si l’on transpose votre métaphore chromatique au champ social et politique, que signifie ce «bleu»? Est-ce une couleur de l’espérance, de la dépossession, ou de la réinvention du monde?  

Ada Bessomo : Le bleu est bel et bien celui de la transformation, comme je l’ai dit plus haut. Dans la transformation, le parti pris est celui d’une amélioration de ce qui existait. Espérance par conséquence, en quelque part, surtout réinvention, car, pour continuer dans la veine du tatouage que mes ancêtres pratiquaient sur leurs corps, la poésie me permet d’agir, à ma manière, par la pensée, la mise en écriture de la parole, de suggérer la réinvention du monde. Ecrire, pour moi, est travailler à réinventer : soi-même et le monde autour de soi. 

Enfin, comment voyez-vous l’évolution de votre écriture? Le bleu est-il une étape, une atmosphère passagère, ou la matrice d’un cycle littéraire que vous souhaitez prolonger

Ada Bessomo : Je vis très loin de la terre de mes rêves, le Cameroun, depuis très longtemps. Je lui ai consacré mes deux premières publications. Le premier, par une composition qui visait à montrer la dislocation effectuée, la fêlure installée par cette distance. Le deuxième recueil désigne sans détour mon pays, par un quartier de sa capitale : Obili. L’état d’esprit est également indiqué : le blues. Un clin d’œil aussi à ceux que j’aime, restés là-bas. Le monde virait au bleu clôt ce cycle pour explorer d’autres états d’esprit surtout. Il est probable que le bleu désormais teinte mon écriture de manière plus remarquée, au-delà des sujets qui attirent son attention.

 

Propos recueillis par Baltazar ATANGANA dit Nkul Beti, critique littéraire

noahatango@yahoo.ca

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