Tous les vendredis, dans Afrolivresque, vous trouverez un numéro très spécial de la chronique intitulée « Le jardin des immortels ». Présenté par le chroniqueur haïtien Frantzley VALBRUN, ce petit coin de mots fous et de verbes discrets est une fenêtre qui s’ouvre sur l’art et le monde culturel haïtien, en particulier la littérature.
Ce week-end, dans Le jardin des immortels, nous donnons la parole à Ernst JEUDY, l’auteur du roman Zombie Lover, paru en février 2026, au Canada.

Afrolivresque : Ernst Jeudy, vous êtes journaliste, juriste et écrivain haïtien vivant à l’étranger. Pourriez-vous nous parler un peu de votre parcours ?
Mon parcours est celui d’un homme qui a toujours voulu faire deux choses. Comprendre le monde et l’écrire. D’ailleurs quand je vivais en Haïti, j’écoutais les bulletins d’information et je posais des questions sur tout ce que je ne comprenais pas. Cette curiosité est devenue une vocation par la suite puisque j’ai exercé le métier de journaliste en Haïti pendant plus d’une dizaine d’années, notamment à Radio Plus, Tropic FM et Vision 2000. J’ai également travaillé pour les Nations Unies pendant dix ans, une immersion qui a marqué ma vision du monde. Installé au Canada depuis quelques années, je poursuis ma carrière à Radio-Canada, d’abord dans l’Ouest du pays, puis en Ontario. Mais derrière le journaliste, l’écrivain n’a jamais disparu. J’ai publié un recueil de poésie il y a 31 ans. J’avais 17 ans, et le besoin de dire le monde autrement ne m’a jamais quitté.
Afrolivresque : Vous venez de publier votre premier roman, Zombie Lover, paru en février 2026 en français et en anglais. Que raconte ce roman ? Que signifie ce titre ?
Zombie Lover est une histoire d’amour hantée, où la passion se heurte au vaudou, à l’obsession et à la frontière périlleuse entre la vie et la mort. Kathleen Perry, une brillante sociologue américaine, se rend en Haïti pour étudier les traditions spirituelles du vaudou. À Pétion-Ville, elle rencontre Éric, son guide charismatique, et leur connexion est immédiate, passionnée, libératrice. Mais Éric porte un secret plus profond que tout ce que Kathleen pouvait imaginer. Condamné vingt ans plus tôt par une société secrète pour adultère, il existe dans un état entre la vie et la mort. Il est un zombi, enchaîné par des forces qui ont asservi son âme.
Le titre dit tout Zombie Lover, c’est aimer un être qui n’est plus tout à fait vivant. C’est embrasser l’interdit, c’est choisir de danser avec les morts plutôt que de se résigner à une vie sans âme.
Le zombi dans mon roman n’est pas un monstre grotesque comme on le présente dans des films hollywoodiens, il est le symbole des chaînes invisibles qui entravent nos vies économiques, sociales et psychologiques. Ce roman est une méditation sur le désir, la captivité, le pouvoir et le coût spirituel de la transgression.
Il y a des vérités qui ne se laissent approcher que par le détour de la fiction et du mythe.
Afrolivresque : Votre roman semble explorer un univers singulier de la création littéraire, à travers la fiction et des histoires étranges. Pourquoi avez-vous choisi cette voie littéraire ?
Parce que le réel ne suffit pas toujours à dire l’indicible. J’ai passé plus de vingt ans à raconter le monde tel qu’il est, avec ses crises politiques, ses catastrophes, ses injustices. Mais il y a des vérités qui ne se laissent approcher que par le détour de la fiction et du mythe. Le vaudou, la zombification, les sociétés secrètes sont des portes d’entrée vers des questions que le journalisme seul ne peut pas explorer. Je peux citer la mémoire des sociétés, la fragilité de l’âme humaine, la résilience face aux traumatismes du passé. En choisissant le fantastique, je ne fuis pas le réel, je le regarde autrement avec les yeux de l’imaginaire, pour mieux en révéler les chaînes invisibles.
Afrolivresque : En choisissant d’explorer un tel univers littéraire, vous prenez peut-être le risque de voir votre œuvre rencontrer des difficultés pour trouver son lectorat en France et au Canada. Êtes-vous conscient de ces enjeux ? Comment envisagez-vous la réception de votre roman dans ces espaces littéraires ?
J’en suis conscient, oui. Un roman qui mêle dark romance, vaudou haïtien et réflexion géopolitique ne se glisse pas aisément dans les cases que l’industrie littéraire a préparées. Mais je crois que les lecteurs sont plus curieux que ce qu’on imagine. Le roman est publié en français et en anglais, disponible sur Amazon, Barnes & Noble et IngramSpark. Il trouvera son public, non pas malgré sa singularité, mais grâce à elle. J’avoue que ce sujet intéresse particulièrement le monde anglophone.
La littérature haïtienne a toujours su dépasser les frontières physiques et les attentes étroites. Je fais confiance à cette tradition d’une écriture qui ne demande pas la permission pour exister.
Afrolivresque : Vous travaillez comme journaliste à Radio-Canada depuis plus de cinq ans. En tant qu’immigrant haïtien, comment avez-vous vécu votre intégration professionnelle et sociale au Canada ?
Je suis venu au Canada pour devenir plus pleinement moi-même, dans un pays qui m’apprend à habiter plusieurs mondes à la fois. Mon intégration a commencé par ma curiosité par les mots parce qu’il est important de penser, interroger, déconstruire, après des chocs culturels. C’est là que le programme de maîtrise Études canadiennes et interculturelles (Université St Boniface-Université Manitoba) que je fais actuellement prend tout son sens. C’est un espace pour comprendre ce que ce pays fait à ceux qui arrivent, et ce que ceux qui arrivent font à ce pays. Le Canada pour moi est un archipel de récits de toutes sortes. Je pense aux peuples autochtones, à la francophonie diversifiée, aux diasporas, aux tensions et à la solidarité. L’interculturalité a toute sa place.
En travaillant à Radio-Canada depuis 5 ans, comme journaliste multiplateforme, lecteur de nouvelles et réalisateur, j’y ai appris à écouter et à voir le Canada dans ses multiples accents, à entendre ce qui se dit un peu partout où chaque histoire est unique. Mais l’écoute ne suffit pas. Il faut aussi comprendre les structures, les histoires et les silences. Je dois aussi avouer que s’intégrer, ce n’est pas se dissoudre. C’est apprendre à être soi parmi les autres, et à faire place aux autres en soi.
Oui, absolument. Écrire, pour moi, c’est refuser de choisir entre mes appartenances. Je suis Haïtien d’origine et Canadien par adoption. La littérature me permet de tenir tout cela ensemble, sans le simplifier. Zombie Lover parle d’Haïti, de sa spiritualité, de sa mémoire, mais il parle aussi du monde contemporain, de l’esclavage moderne, des formes d’asservissement économiques et psychologiques. Affirmer son identité, ce n’est pas se replier sur une seule case. On peut revendiquer le droit d’être multiple, de parler depuis plusieurs lieux à la fois.
Afrolivresque : Récemment, nous avons assisté au phénomène Orélien, qui semble encore retenir l’attention dans le paysage littéraire de la rentrée, en France comme au Canada. Quel regard portez-vous sur ce phénomène et sur ses répercussions dans le monde littéraire en général ?
Thélyson Orélien affirme le 13 octobre qu’aucune phrase de son roman n’a été créée par une intelligence artificielle. Il a publié un texte pour nier les allégations lancées par le compte X « Balance ton Claude ». Mais il reconnaît aussi avoir déjà plagié des textes d’auteurs reconnus. Il parle d’erreurs inacceptables, présente ses excuses. Et Radio-Canada révèle qu’au moins cinq chroniques et textes d’opinion publiés dans des médias canadiens et français en 2012 et 2013 ont été en partie copiés d’autres auteurs.
Voilà un miroir trouble.
Il y a la lumière avec une voix haïtienne, migrante, qui accède à une reconnaissance rare. Il y a l’ombre que représentent le soupçon, la vérification et la controverse. Au-delà de tout ça, il y a la vérité intime. L’homme qui doit affronter son passé, ses fautes, l’inévitable.
On ne peut pas réduire Orélien à une machine, pas plus qu’on ne peut l’absoudre de ses fautes de plagiat en ce qui concerne des chroniques qu’il avait publiées dans le temps. La légitimité ne se décrète pas puisqu’elle doit se construire dans la vérité.
Dans les remerciements de son roman, il a un mot pour tous les migrants, une masse invisible, sans prénoms ni noms. Puissent les débats autour de son livre nous rappeler que la littérature en général, et plus largement les littératures migrantes, méritent d’être lues pour ce qu’elles sont. Je les considère comme des tentatives humaines, faillibles, courageuses, de dire le monde.
Afrolivresque : Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui considèrent que la littérature n’est pas seulement un espace de création autonome, mais aussi un milieu dans lequel les grands acteurs économiques, disposant d’importants capitaux, exercent une influence considérable sur la production et la diffusion des œuvres. Elle peut également devenir un espace de consécration ou d’exclusion, soumis aux logiques capitalistes. Quel enseignement tirez-vous de cette réalité ? Selon vous, quelle place reste-t-il aux écrivains qui évoluent en dehors des circuits dominants ?
La littérature est un espace de création, mais c’est aussi un marché avec de grands capitaux lorsqu’on doit se faire publier via le processus littéraire traditionnel, les grandes maisons d’édition. Que reste-t-il aux écrivains qui évoluent en dehors de ces circuits ? Il reste l’essentiel que j’appelle la nécessité intérieure. La certitude que certaines histoires doivent être écrites même si elles ne trouvent pas immédiatement leur public. La zombification, dont je parle dans mon roman, n’est pas seulement une métaphore de l’esclavage moderne. C’est aussi une métaphore de ce que le capitalisme fait aux âmes. Il les enchaîne, il les fait marcher sans volonté, il les transforme en zombis productifs. La littérature, la vraie, est une manière de briser ces chaînes.
Afrolivresque : En 1995, vous avez publié Le Bleu de la vie, un recueil de poèmes, puis Le tremblement de terre expliqué aux enfants, en 2011. Quelle place la poésie occupe-t-elle aujourd’hui dans votre parcours littéraire et dans vos nouveaux projets d’écriture ?
Le Bleu de la vie est un recueil de poèmes écrits en créole et en français, paru en 1995. C’était ma première tentative de parler du monde autrement que par le journalisme. Puis est venu Le tremblement de terre expliqué aux enfants haïtiens, publié en 2011, dans lequel je m’adressais aux enfants dans un langage simple et clair pour leur expliquer ce qu’est un séisme, après que le 12 janvier 2010 a surpris un pays non préparé. La poésie n’a jamais quitté mon parcours. Elle était devenue à un certain moment plus discrète, plus souterraine. Dans mes projets d’écriture, elle est toujours là, comme un fil bleu qui relie tout. La vie, la mort, la mémoire, la résilience. Écrire, pour moi, c’est toujours une thérapie.
Afrolivresque : Où le public peut-il se procurer votre roman Zombie Lover ? Est-il disponible en librairie ou sur des plateformes de vente en ligne ?
Zombie Lover est disponible en version papier sur Amazon, Barnes & Noble et IngramSpark, et en version numérique depuis le 26 février 2026. Il est publié en français et en anglais, par Ej & Co. Press. Le public peut également le commander en librairie, en demandant à son libraire de le commander auprès des distributeurs habituels.
Merci, Ernst Jeudy, pour votre disponibilité et votre collaboration avec Afrolivresque. Nous vous souhaitons beaucoup de succès dans la promotion de votre œuvre et dans la poursuite de votre parcours littéraire.
Merci à vous. Et n’oubliez pas : chaque créature errante reflète nos propres chaînes. Lire Zombie Lover, c’est peut-être se regarder dans ce miroir.
Entretien avec Ernst JEUDY, réalisé par Frantzley Valbrun pour Afrolivresque.
Crédit Photo: Ernst Jeudy

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