Tous les vendredis, sur Afrolivresque, vous trouverez un numéro très spécial de la chronique intitulée « Le jardin des immortels ». Présenté par le chroniqueur haïtien Frantzley VALBRUN, ce petit coin de mots fous et de verbes discrets est une fenêtre qui s’ouvre sur l’art et le monde culturel haïtien, en particulier la littérature.
Cette semaine, Le jardin des immortel est consacré à Carl Pierrecq, un créateur incontournable qui marque encore et toujours la littérature haïtienne ainsi que le grand récit du monde diasporique.
Il avait à peine vingt ans lorsqu’il consacrait son premier article de presse à Frankétienne, l’un des géants de la littérature haïtienne. Quelques années auparavant, encore lycéen, Carl Pierrecq avait publié son premier poème dans le Cahier du Jeudi soir, dirigé par Lyonel Trouillot et publié dans les colonnes du Nouvelliste. Entre ces deux dates se dessine déjà la trajectoire d’un écrivain pour qui la littérature n’a jamais été séparée de la critique, du journalisme et de l’observation du monde.
Né à Petit-Goâve en 1994, Carl Pierrecq appartient à cette génération d’écrivains haïtiens dont l’œuvre se construit dans le déplacement, entre plusieurs géographies, plusieurs mémoires et plusieurs formes artistiques. Journaliste culturel et critique d’art, il poursuit aujourd’hui son travail depuis Paris, sans que l’éloignement de son pays natal ne signifie une rupture avec Haïti. Au contraire, la distance semble avoir intensifié son rapport aux territoires, aux imaginaires caribéens et aux histoires qui continuent de traverser les sociétés afrodiasporiques.
Le critique avant le romancier
Son parcours littéraire commence donc très tôt. En 2013, alors qu’il est encore à l’école secondaire, son premier poème paraît dans le Cahier du Jeudi soir. Un an plus tard, il commence à écrire pour la presse haïtienne et internationale. Son premier article porte déjà sur Frankétienne. L’écrivain qu’il deviendra semble avoir voulu entrer dans la littérature par la fréquentation de ceux qui la font, qui la pensent et qui la déplacent.
La critique devient ainsi pour Pierrecq une autre manière d’écrire. Il s’intéresse particulièrement à la littérature et aux arts plastiques haïtiens, multiplie les collaborations avec différentes revues et participe à plusieurs projets collectifs où paraissent poèmes, nouvelles et essais romancés.
En 2016, il intervient notamment au Café Philo Haïti autour de l’Art contemporain haïtien et développe une réflexion sur ce qu’il nomme alors une « esthétique de la mort ». Cette attention aux images, aux corps, aux œuvres et à la mémoire annonce déjà certaines préoccupations qui traverseront son œuvre littéraire.
Chez Pierrecq, regarder une œuvre, l’interroger, chercher ce qu’elle révèle d’une société ou d’une mémoire collective constitue aussi une manière de préparer sa propre écriture. Ses livres naissent de cette circulation permanente entre les arts.
Quatre livres, plusieurs façons d’habiter la littérature
En 2024 paraît Quelquefois et puis toujours, un long poème publié aux éditions Ruptures. En 2025, il consacre un essai littéraire minimaliste à Frankétienne, Frankétienne, l’infréquentable, publié aux éditions Recto Verso. Puis vient le roman, Un roman chinois, publié en 2026 par JD Éditions en Côte d’Ivoire, explore notamment la disparition, le deuil, la mémoire et les conséquences du séisme du 12 janvier 2010 sur un jeune homme cherchant désespérément son amoureuse d’enfance.
Avec L’amour est belle, publié aux éditions Elyzad et attendu en librairie le 2 octobre 2026, Carl Pierrecq poursuit cette exploration tout en déplaçant considérablement l’échelle historique. Après le séisme, il remonte vers une autre catastrophe : celle de la traite transatlantique, de l’arrachement des femmes et des hommes à leurs terres et de la destruction des communautés.

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Quand l’Histoire rencontre l’amour
Mais il serait réducteur de présenter L’amour est belle comme un roman sur la violence historique. Pierrecq insiste lui-même sur ce déplacement. La violence est présente, mais elle n’est pas, selon lui, le véritable centre du livre. Ce qui l’intéresse est ce qui subsiste lorsque tout semble avoir été détruit : le désir, la naissance, le chant, le lien, la transmission et, surtout, l’amour.
C’est peut-être là que se trouve le paradoxe du roman : raconter une histoire marquée par l’arrachement sans faire de l’arrachement son dernier mot.
Dans L’amour est belle, la catastrophe historique n’annule donc pas la possibilité de vivre. Même dans les situations les plus extrêmes, les êtres humains continuent de créer du lien, de transmettre, d’aimer, de donner naissance, de chanter et d’espérer.
Un titre comme geste littéraire
Le titre annonce déjà cette volonté de déplacement : L’amour est belle. Une anomalie grammaticale, volontaire, qui provoque d’abord un sourire.
Mais derrière ce sourire se cache un geste littéraire plus profond. En féminisant « amour », Pierrecq ne cherche pas seulement à rompre avec une convention de la langue. Il entend (re)créer une nouvelle possibilité langagière.
« La langue est aussi un lieu de pouvoir », explique-t-il.
Le titre devient ainsi un espace de liberté. L’auteur déplace le regard que nous portons sur l’amour lui-même. Dans le roman, l’amour est incarné, vécu, transmis, blessé et parfois sauvé par des femmes comme par des hommes. Il possède un corps, une mémoire et une histoire.
De La vie est belle à L’amour est belle
Cette conception explique aussi le rapprochement que l’auteur établit entre L’amour est belle et La vie est belle, le film de Roberto Benigni consacré à l’expérience des camps de concentration nazis. Pierrecq voit dans ces deux œuvres une même interrogation sur la possibilité de rester humain au cœur d’une situation qui cherche précisément à détruire l’humain. Dans son roman, l’imagination devient alors une force de survie. Tant qu’il existe du désir, un élan du cœur ou du corps, une possibilité de chanter, d’aimer ou de créer du lien, l’horreur n’a pas entièrement gagné. Cette idée permet de comprendre pourquoi l’écrivain refuse de faire de son roman une simple méditation sur la souffrance. La douleur existe, mais elle n’épuise pas l’expérience humaine.
Paris, la distance et le retour vers Haïti
L’histoire de L’amour est belle est aussi liée au parcours de son auteur. Né en Haïti et installé aujourd’hui à Paris, Carl Pierrecq vit entre plusieurs espaces. Paris est devenu un lieu de travail, de rencontres et de circulation littéraire. Il y côtoie d’autres artistes, découvre de nouveaux espaces culturels, participe à des rencontres et présente ses livres.
« Je crois surtout que vivre ailleurs oblige à regarder son propre pays autrement », explique-t-il.
La distance, dans son cas, ne signifie donc pas l’effacement. Elle devient une manière de regarder autrement ce que l’on croyait connaître. Cette expérience du déplacement traverse ses livres. Dans Un roman chinois, la disparition et la mémoire occupent une place centrale. Dans L’amour est belle, le déplacement devient historique : des êtres humains arrachés à leur terre, déplacés de force, puis confrontés à la nécessité de reconstruire une existence dans un monde qui leur a été imposé.
Un écrivain entre plusieurs mondes
L’écrivain ne semble pas vouloir enfermer son œuvre dans une seule géographie. La Caraïbe, l’Afrique, l’Europe et les mondes afrodiasporiques constituent plutôt pour lui un vaste espace de circulation des mémoires et des imaginaires. La publication de L’amour est belle en France représente, dans cette trajectoire, une nouvelle étape. Carl Pierrecq ne la considère pas comme un aboutissement. Être publié en France signifie surtout, pour lui, entrer en conversation avec de nouveaux lecteurs.
Carl Pierrecq croit qu’un livre n’acquiert véritablement une autre vie que lorsqu’il circule. Ainsi, le Salon Lisons Libres de l’édition indépendante, organisé à Paris du 18 au 20 septembre 2026, lui en a donné une première expérience concrète. Quelques jours avant la sortie officielle du roman, l’écrivain y a rencontré des lecteurs venus découvrir le livre en avant-première. Il y a eu les signatures, les discussions, les premières réactions et ces échanges directs qui transforment un manuscrit devenu livre en objet véritablement partagé.
Après des années passées à écrire, observer, commenter et critiquer les œuvres des autres, Pierrecq se retrouve ainsi de l’autre côté de la table : celui qui présente son propre livre.
La littérature contre le dernier mot de l’Histoire
Il y a quelque chose de cohérent dans cette trajectoire. Le jeune homme qui écrivait sur Frankétienne, qui réfléchissait à l’Art contemporain haïtien et qui publiait ses premiers poèmes est devenu à son tour un écrivain dont les textes circulent entre plusieurs espaces.
Quatre ouvrages jalonnent désormais cette trajectoire : Quelquefois et puis toujours ; Frankétienne, l’infréquentable ; Un roman chinois et L’amour est belle. Quatre livres, mais surtout plusieurs façons d’habiter la littérature : par le poème, la critique, l’essai et le roman.
Et derrière cette diversité formelle demeure une même question : que peut encore la littérature face à ce qui semble avoir détruit toute possibilité de récit ? Dans L’amour est belle, la réponse de Carl Pierrecq passe par la persistance. Du désir. Du chant. De la mémoire. Persistance des corps. De la langue.
L’amour ne répare pas miraculeusement les blessures. Mais il peut empêcher que l’Histoire ait le dernier mot. C’est peut-être dans cette tension que réside aujourd’hui le cœur de l’écriture de Carl Pierrecq : regarder les catastrophes sans détourner les yeux, tout en cherchant, dans les débris de l’Histoire, ce qui permet encore aux êtres humains de s’aimer, de créer et de recommencer.
NB: Article issu d’un entretien avec Carl Pierrecq, réalisé par Frantzley Valbrun pour Afrolivresque.
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