Alors toi aussi, de Futhi Ntshingila, est paru en poche en 2025 chez les Editions 10/18.
L’ouvrage comporte un glossaire de 7 pages très utile pour saisir les éléments de contexte.
Je savais parfaitement que l’oppresseur doit être libéré tout comme l’opprimé. Un homme qui prive un autre homme de sa liberté est prisonnier de sa haine, il est enfermé derrière les barreaux de ses préjugés et de l’étroitesse d’esprit. […] Quand j’ai franchi les portes de la prison, telle était ma mission : libérer à la fois l’opprimé et l’oppresseur .
Cette réflexion de Nelson Mandela (dans son autobiographie Un long chemin vers la liberté) aurait pu être le fil directeur de ce troisième roman de l’écrivaine sud-africaine.
Dans une maison de retraite, torturé par les remords et les regrets, Hans Van Rooyen achève sa vie hantée par les ombres des crimes commis durant l’apartheid, alors qu’il était policier. Sa rencontre avec Zoé Zondi, sa nouvelle infirmière de nuit, enfant de combattants de la liberté du mouvement « Umkhonto we Sizwe », le conduit à relire sa vie pour quitter l’enfermement des non-dits.
L’échange qui s’engage illustre le principe de la Commission de Vérité et de Réconciliation, portée par le Révérend Desmond Tutu :
La justice que nous avons mise en œuvre en Afrique du Sud, ce que j’appelle la « justice réparatrice », contrairement à la justice punitive, n’est pas axée sur la sanction. Elle vise avant tout à guérir. Le crime a porté atteinte à la relation et c’est cette blessure qui doit être guérie. La justice réparatrice considère le criminel comme une personne, un sujet qui a le sens des responsabilités et la notion de honte, et qui doit être réinséré dans la société .
Ainsi, Alors toi aussi déploie la trame de l’histoire de l’Afrique du Sud, de la fin de la seconde guerre des boers au crépuscule du XIXᵉ siècle, jusqu’à la pandémie de COVID 19, en soulignant ses ponctuations : le contexte de l’implantation européenne et le développement du nationalisme afrikaners, l’institution de son émanation ultime, la politique d’apartheid ; mais aussi la lutte, aussi longue que constante, contre la colonisation et le racisme ; enfin, l’abolition du système ségrégationniste et l’établissement des fondations de la « Nation Arc-en-ciel ».
Dans le cadre de l’Afrique du Sud post-apartheid, et du huis clos imposé par le confinement sanitaire du printemps 2020, ce roman engage le lecteur dans une quête de rédemption au terme d’un jeu de cache-cache entre faux-semblants et vérité.
D’emblée, la structure de Alors toi aussi nous fait spectateur d’une conversation, dans un processus de restauration de la parole nécessaire à la réconciliation : au sein de l’État, entre deux camps que sont les adversaires et les bénéficiaires de l’apartheid ; au cœur des familles, traversées à chaque génération par une violence et une haine aussi institutionnelles qu’irraisonnées ; au tréfonds des consciences malmenées par les assauts irrépressibles des tourments intérieurs.
À travers le récit fictif d’histoires particulières, Alors toi aussi nous invite à appréhender la grande Histoire de manière incarnée, à l’aune de faiblesses humaines que le lecteur peut, sinon partager, du moins comprendre (la peur, la lâcheté, la colère, l’orgueil, la convoitise, l’avidité).
À cette occasion, Futhi Ntshingila porte un regard certes bienveillant, mais sans concession sur la société sud-africaine et les membres qui la composent.
« Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent » dit le psaume 82.
De fait, l’imprégnation spirituelle du récit est palpable, tout comme l’empreinte africaine de l’ « Ubuntu » : l’individu ne peut être considéré isolément et est appréhendé comme le maillon d’une chaîne (familiale, communautaire).
Or, le système ségrégationniste repose sur l’enfermement de l’altérité dans un carcan de stéréotypes, qui rompt cette complémentarité.
C’est bien là tout l’enjeu du chemin de rédemption emprunté par Hans Van Rooyen, et le prix du pardon : lever le voile sur ses propres failles, tomber le masque en donnant à voir sa vulnérabilité pour être en mesure, enfin, d’envisager l’Autre comme un autre Moi.
Nous portons de multiples masques, Mkhulu. Merci de m’avoir permis de déposer le mien un instant, et de m’avoir montré votre visage démasqué .
Il faut reconnaître l’immense pouvoir de la musique, admet Madala.
L’ouvrage est rythmé en bruit de fonds par les standards de gospel et de jazz, devenus hymnes du mouvement des droits civiques américains, ainsi que par les références aux artistes de la lutte contre l’apartheid, Hugh Masekela, Miriam Makeba, ou Savuka.
Résonne aussi la voix de Carole Fredericks dans « Né en 17 à Leidenstadt » :
Si j’étais née blanche et riche à Johannesburg.
Entre le pouvoir et la peur
Aurais-je entendu ces cris portés par le vent
Rien ne sera comme avant…
Traiter des systèmes d’oppression tels que la colonisation et l’apartheid est un exercice difficile qui expose aux écueils, en particulier celui de tronquer une histoire complexe. Au contraire, Futhi Ntshingila a su rendre compte avec délicatesse du poids des violences et sacrifices supportés par les acteurs de l’apartheid, sans enfermer ses protagonistes dans les caricatures de victimes ou de bourreaux. Chacun est remis face à la responsabilité des choix effectués à chaque instant de son parcours. À travers le jeu des regards portés sur l’Autre, l’auteur analyse les ressorts de la complicité ou de la résistance à l’oppression d’un régime tyrannique.
Ce faisant, cet ouvrage de Futhi Ntshingila déplace le regard du lecteur vers ce qui fonde notre Humanité commune, le sens de la Vie : « je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie » (Deutéronome, 30 :19)
L’Afrique au creux des lettres