[Note de lecture] « Le testament de Charles » de Christian Eboulé

par Luccia Ongouya
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Le testament de Charles, de Christian Eboulé

C’est lors de la première édition de Rive Noire Littérature, organisée par LaReus Gangoueus à Paris sous l’impulsion d’Afrolivresque, que je découvre ce roman qui allait me marquer profondément. Passionnée par l’histoire et la littérature, je ne pouvais manquer la table ronde sur l’écriture de la fiction historique. Deux auteurs y remettaient en lumière des figures majeures de l’histoire africaine : Mansa Moussa, dans L’eunuque et l’empereur de Solo Niaré, et Charles N’tchoréré, dans Le testament de Charles de Christian Eboulé.

J’achète les deux livres. L’un pour moi, l’autre pour un ami. Mais sur le chemin, je décide d’ouvrir quelques pages du Testament de Charles. Ce fut ma perte : le piège se referma sur moi.

Dès les premières lignes, on rencontre un homme en guerre. Un capitaine qui sent la mort approcher, et qui pourtant ne panique pas. Alors que ses soldats tremblent, lui semble prêt. Mais au lieu de penser à lui, il veut sauver l’honneur d’un soldat noir abattu froidement par un nazi. Qui, face à sa propre mort, prend le temps de rendre hommage à un cadavre ? C’est dans cet instant suspendu que commence la plongée dans la mémoire de Charles N’tchoréré.

Sous couvert de civilisation, on traque des hommes comme des fauves, on les pille, on les vole, on les tue, et ces horreurs sont présentées dans de beaux morceaux d’éloquence comme des bienfaits. 

Prince Kojo Tovalou Houénou, Paris, 24 février 1924

Capitaine, tirailleur, héros. Né au Gabon, naturalisé français, il devint la voix des tirailleurs sénégalais. Le roman est construit comme une mosaïque : les souvenirs se chevauchent, entre enfance coloniale, moments de guerre, mais surtout éveil de conscience. Cette fragmentation renforce l’urgence de lecture et fait qu’on est incapable de se détacher du texte.

Charles, c’est aussi l’histoire d’un enfant qui, comme tant d’autres, a été pris dans l’engrenage colonial. Élevé dans la foi catholique, obligé de renoncer au rite initiatique du Bwiti, il grandit entre deux mondes : celui de ses ancêtres et celui que la colonisation tente de lui imposer. Et ce tiraillement le suivra toute sa vie. Ni le plus brillant, ni le plus docile, il trace son chemin entre devoir, ambition et sacrifices.

Ce qui frappe, c’est cette tension permanente entre l’attachement aux racines et l’illusion de l’assimilation. Le grand-père de Charles, homme enraciné dans ses traditions, met en garde : « La France parle bien, mais agit mal. » Pourtant, Charles s’engage. Il veut croire à la promesse républicaine. Il sacrifie l’éducation de ses enfants, les attaches sentimentales. Pour quoi ? Pour quelle reconnaissance ?

À travers la trajectoire de Charles, Christian Eboulé tisse aussi une fresque puissante de l’Afrique à l’époque des grandes guerres. On traverse le Gabon, le Cameroun, le Sénégal, la France. Les frontières coloniales sont effacées tant que partout en Afrique, il y a ce sentiment d’être chez soi.

La plume de l’auteur mêle précision journalistique et souffle romanesque. On sent chez lui l’envie de rendre compte d’une période, de restituer à l’Afrique sa mémoire dans les deux guerres mondiales. Derrière le portrait de Charles se dessinent les visages oubliés des tirailleurs sénégalais, ceux que l’histoire officielle a trop souvent relégués à des notes de bas de page.

Mais ce roman ne se contente pas de raconter une vie héroïque. Il pose une question essentielle : comment conjuguer ce que nous sommes avec ce que la colonisation nous a fait devenir ? Entre ceux qui ont résisté, ceux qui se sont adaptés, et ceux qui ont voulu concilier les deux, une tension identitaire se dessine. C’est toute l’ambiguïté d’une Afrique tiraillée entre héritages, renoncements et renaissances.

Trois générations apparaissent :

  • Le grand-père, enraciné dans les traditions.
  • Le père, qui idéalise l’Occident au point de renier ses origines.
  • Charles, qui hérite de cette double tension, mais a (enfin) le choix.

Les personnages féminins du roman incarnent, quant à eux, des figures de sagesse et d’enracinement. La mère, fidèle aux traditions secrètes du Ndjembè. Claire, la Française qui lui parle de transcendance. Awa, la Sénégalaise, qui ouvre à Charles une voie spirituelle vers la paix. Elles ne sont jamais accessoires, mais bien les points d’ancrage de son parcours.

En refermant ce livre, une phrase de Charles résonne encore :

Comment ai-je pu vivre dans une telle inconscience, un état d’ensommeillement si profond, une ignorance si grande ?

À travers Le testament de Charles, Christian Eboulé offre bien plus qu’un roman, mais une clé pour comprendre un pan occulté de l’histoire de l’Afrique dans la période entre les deux grandes guerres et remet des noms sur ceux qu’on a toujours désignés par tirailleurs sénégalais.

C’est un roman à lire absolument, pour ne jamais oublier que l’histoire de la France est aussi, profondément, celle de ses anciennes colonies. Et parce qu’il est temps que les héros africains retrouvent leur place dans la mémoire collective.

Bissap, tisane ou café ?

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