Deux cœurs dans mon corps, paru aux éditions Project’îles, le premier roman de Na Hassi. Une poétique de la résilience et les douleurs sourdes d’une jeune femme à la recherche d’une mère.
Dans ce premier roman, le style de la poétesse devenue romancière se perçoit à travers une stylistique dans laquelle la poétique prend une place exceptionnelle. Na Hassi nous emporte dans sa poésie personnelle, dont elle use pour pouvoir donner forme à un personnage principal emprunt de doutes et faisant face au deuil. Les premières lignes annoncent la couleur et reflètent toutes les intensions de l’auteur :
« J’ai commencé à écrire après le décès de Nenibe. J’ai écrit un deuil silencieux en surface. J’ai écrit un vacarme caverneux en profondeur. J’ai écrit des hurlements dont j’étais le seul témoin. »
Deux cœurs dans mon corps est l’histoire d’une naissance, d’une transmission de valeurs et d’un vide générationnel, notamment avec l’absence d’une mère. L’auteure nous parle de trois générations de femmes : une enfant dénommée Marao, ainsi que sa mère, victime d’un inceste, qui abandonna le fruit de cette aberration à sa propre mère. Au commencement, l’enfant est avant tout une âme, une mémoire, une forme qui n’est pas encore tout à fait humaine, mais qui, petit à petit s’illustre par les sentiments qui la traversent et qui l’humanisent. Mais surtout, dans ce livre, les liens familiaux qui d’ordinaire participent à la construction d’une personne et qui s’apparent à des repères, sont des présences fantomatiques. Néanmoins, l’auteure a mis l’accent sur l’influence d’une grand-mère qui jusqu’à sa mort à nourri la jeune femme par des « hafatra », que l’on pourrait également percevoir comme des enseignements d’une femme âgée, qui à défaut de partager son vécu se contente de donner des recommandations à sa petite fille, pour que celle-ci puisse affronter la vie. Mais encore, cette grand-mère est présentée comme une figure influente pour Marao, car c’est elle qui va l’initier à l’amour de la littérature.
Un roman qui rappelle la place privilégiée de la poésie dans la littérature romanesque malgache
Deux cœurs dans mon corps est paru chez Project’îles. La maison d’édition mahoraise publie une œuvre malgache qui rappelle les premiers romans malgaches en langue française, les plus anciens datant de 1925, notamment L’Aube rouge de Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937), le fameux poète malgache, connu pour sa poétique de la traduction, beaucoup moins pour son œuvre romanesque. Il en est de même avec Ary-Michel-Francis Robin (1896-1971), poète, aussi auteur de Sous le signe de Razaizay, Grand Prix Littéraire de Madagascar 1957, un autre roman historique qui marque la continuité d’un style porté par une revendication identitaire affirmée à l’aide de la sublimation de traits culturels malgaches dans la langue française. Ces deux romans, présentant le même style et sensiblement les mêmes propos signent les débuts de la littérature francophone malgache.
De son côté, en plus des passages poétiques qui participent à l’identité de l’œuvre, Na Hassi nous livre également un récit dans lequel elle met l’accent sur une pratique culturelle. Il est notamment question du déroulement de la présentation des condoléances dans certaines régions centrales malgaches. L’auteure a opté pour l’anaphore (Reprise du même mot au début de phrases successives d’après Larousse) pour suggérer toute la profondeur de chaque passage de ce dialogue, un symbole de solidarité malgache : « un échange de kabary. Sur la vie et la mort. Sur la précarité du souffle humain. Sur le fihavanana. Sur la consolation des vivants. Sur la paix de l’âme des vivants. Sur la paix de l’âme des défunts. Sur l’importance du soutien mutuel. Sur le pouvoir et le droit du Divin de reprendre à tout moment le souffle qu’il a donné […] Sur leur souhait de bien vouloir rester, mais que leur devoir envers les leurs les en empêchent. ».
Na Hassi traite des tourmentes autour de la figure maternelle
Dans ce roman, il y a une femme que l’on perçoit comme la part manquante de l’histoire. Une ombre dans la vie de sa fille, mais également une jeune femme incomprise par sa mère. Celle-ci ne demande qu’à exister, et qui pour cela a choisi l’éloignement :
« je suis arrivée à Antananarivo. Pardon d’avoir fugué mais c’est uniquement d’ici que je peux me confier. Cela m’était impossible quand j’étais là-bas. Mes rêves se heurtaient à ton regard qui implorait, dès que l’idée de t’en parler. Alors je me taisais. Il m’a fallu m’éloigner pour me rapprocher de toi ».
Etonnement ces reproches s’accompagnent d’une entière confiance sur le devenir de sa fille:
« Prends soin d’elle, mais pas comme tu l’as fait avec moi. Surtout pas ».
L’auteure Na Hassi déroule au fil des pages l’émancipation de celle qui se soustrait de son rôle de mère. En définitive, le personnage de Marao ne connaîtra sa mère que par l’intermédiaire de lettres, sa grand-mère ayant préféré le mutisme à la vérité sur les circonstances de sa naissance. L’inceste est tût car l’objet du roman est la construction de Marao à travers les enseignements de sa grand-mère, son goût pour la lecture, ainsi que par l’absence pesante de sa mère. En somme, il s’agit d’une œuvre dans laquelle la poésie traduit un cheminement vers la résilience.
L’Afrique au creux des lettres