Paru en mars 2024, aux éditions Les Lettres Mouchetées, Taxi Poto-poto est un recueil de neuf nouvelles. Sarah Assidi, Fanny Attiki, Assia-Printemps Gibrila, Ramcy Kabuya, Ndèye Fatou Kane, Hem’Sey Mina, Marien Fauney Ngombé, Léa N’Guessa’ et Boris Sanadin, toutes des plumes singulières, dépeignent avec un réalisme palpable, le quotidien urbain des mégapoles de l’Afrique sous le prisme de l’habitacle des taxis.
Il y a dans Taxi Poto-poto, l’exhalaison de la poussière des rues des capitales africaines, l’ambiance électrique, gaie et parfois morne, et désordonnée qui les animent. Il y a une sorte de portrait dichotomique entre les grandes places versus les toits attristés des bidonvilles, les quartiers résidentiels versus les périphéries, et le grand fossé existant entre la classe des dirigeants et celle de la population dirigée. Chaque histoire est particulière, quoi qu’on puisse lire un certain nombre de points communs, comme celle de la lecture du quotidien africain au travers du volant.
Demi-terrain à Brazzaville de Marien Fauney Ngombé
C’est Marien Fauney Ngombé qui ouvre la voie de Taxi Poto-poto avec la nouvelle Demi-terrain à Brazzaville. Cette nouvelle, empreint d’une sobriété stylistique, se déroule comme un zoom sur Brazzaville. L’histoire dessine, en parallèle, le portrait socio-économique du Congo, que le narrateur relate d’entrée de jeu par la dureté de la vie que vivent ses habitants. De même, la corruption gangrenant le pays et l’urbanisation défaillante, représentée par une description vivante des embouteillages dans les rues de Brazza, sont entre autres l’élixir du tableau que propose Demi-terrain à Brazzaville.
Le premier décor mis en avant est celui d’une matinée routinière du personnage Matondo, alias Le vieux Mat. Marien Fauney Ngombé trace, au travers de ce dernier, la caricature de la vie des chauffeurs de Taxi au Congo. En effet, Le vieux Mat, est un rêveur, qui aspire à s’envoler pour l’occident avec sa jeune fiancée. Il lui faut pour cela se défaire de son contrat qui arrive bientôt à sa fin et surtout de son patron qui est en même temps son beau-père. Malgré ces épreuves, il parvient avec optimisme à les braver. Le vieux Mat se démarque de la mentalité optimiste des personnages. Contre les difficultés de la vie, les épreuves accablantes, les congolais trouvent occasion réjouissance, et ne manquent pas de profiter de la vie. C’est d’ailleurs cela qui lie la plume de Marien Fauney Ngombé à celle de Boris Sanadin.
Face cachée à Libreville de Boris Sanadin
Dans Face cachée à Libreville, nouvelle écrite par Boris Sanadin, on reste dans le voyage par les taxis au cœur des capitales africaines. Mais cette fois, avec Ovenga au volant. Celui-ci semble maîtriser les gabonais comme le levier de vitesse de son véhicule. Leur emportement, leur ignorance et leur penchant aux goûts épicés de la vie ne lui sont plus étrangers.
Par un langage modéré, et ironique, le lecteur est emporté dans les méandres historiques des places et des rues populaires du Gabon. Ovenga fait, par le déplacement de son taxi au milieu de ces quartiers, un tableau sociopolitique de son pays, en faisant même référence au plus récent fait marquant, le coup d’État du 31 août 2024.
Boris Sanadin, par l’entremise d’Ovenga, traduit sans fards ni artifices les réalités de son pays, comme la difficile employabilité des jeunes, les lieux de débits de boissons de plus en plus croissants et le désintéressement de ses compatriotes vis-à-vis de leur histoire. Tel que se déroule l’histoire presque touristique, l’on est amené à se demander si le Gabon est aussi un pays où les rêves meurent tôt ? Peut-être si, peut-être non.
Les rêves meurent trop tôt à Kinshasa de Ramsay Kabuya
La prochaine nouvelle dans Taxi Poto-poto, Les rêves meurent trop tôt à Kinshasa de Ramsay Kabuya, nous emmène cette fois-ci à Kinshasa. Mais encore, et toujours, relatée depuis les yeux du volant — Car oui, les volants ont les yeux et les oreilles ici.
Le narrateur, chauffeur personnel d’un homme à plusieurs casquettes, raconte ses allers et retour avec son patron. Une relation loyale entre les deux est décrite. Une loyauté qui lui vaut un cadeau exceptionnel, une voiture, et de belles promesses d’avenir. Hélas, tout cela est stoppé un jour par une mauvaise nouvelle, celle de la disparition de son patron. Certaines rumeurs tournent autour d’un assassinat politique, et d’autres autour du mystique.
Les rêves meurent trop tôt à Kinshasa prend une autre trajectoire que les précédentes, car elle traduit un fait qui conforte l’idée de cette œuvre que le taxi ne voit pas seulement ce qui se passe sur les places publiques. Même les dilemmes et les affaires les plus privés ne lui sont pas voilés.
Emmène-moi vite à Cotonou de Assia-Printemps Gibrila
Assia-Printemps Gibrila, nous emporte à Cotonou avec la nouvelle Emmène-moi vite à Cotonou. Comme le tour du Gabon, une conductrice nous fait visiter la capitale du Bénin par les places qui font son histoire. Elle retrace l’origine même du nom des peuples, ses traditions comme le Vaudou, par certains de ses rituels comme le culte du deuil, au grand marché, par l’histoire des nanas Benz. Dans la suite des nouvelles qui nous ont menés de ville en ville, celle-ci, située à Cotonou, désacralise la question du genre dans le métier de taxi. Voilà ce qui fait sa singularité.
Pérégrinations d’une «Benguiste » à Abidjan de Léa N’Guessan
Le périple se poursuit à Abidjan avec Gabin au volant. Par un langage particulièrement captivant à la manière des abidjanais, Léa N’Guessan nous fait parcourir les quartiers les plus célèbres de cette ville ivoirienne. Le trajet de Gabin avec sa cliente Ornella devient une ballade, où de la zone 4, nous sommes amenés au boulevard Valéry Giscard d’Estaing, puis à Treichville, ensuite à Abobo, quartier précaire de Côte d’Ivoire. Cette balade est aussi, par l’habitacle, un miroir qui reflète certaines réalités ivoiriennes, telles que la libéralisation et même la croissance du mouvement LGBT, qui autrefois était perçu comme une anti-valeur. De même, la condition de vie difficile de la population abandonnée à elle-même et les cas d’accidents routiers mortels dus à un désordre urbain sont mis à nu.
Pointe-Noire, une ville qui ne s’ennuie pas de Fann Attiki
À Pointe-Noire, c’est Fann Attiki qui prend le relais avec sa nouvelle Pointe-Noire, une ville qui ne s’ennuie pas. Le conducteur que l’on suit ici n’est pas qu’un chauffeur. Il est aussi philosophe à sa manière, méditatif, presque fataliste devant les mutations de sa ville. Ses pensées se frottent à la réalité crue d’une jeunesse livrée à la sexualité précoce, conséquence d’un nombre croissant de mères adolescentes. La ville, qui aurait pu être un havre de paix, se révèle plutôt comme une scène où la prostitution s’exerce désormais en plein jour, presque banalisée. L’autorité, quant à elle, n’a plus l’air de jouer son rôle de garde-fou. La police se révèle davantage bras armé des politiques que protectrice du peuple. C’est pour cela que, Pointe-Noire ne s’ennuie pas. Elle se nourrit d’anecdotes aux accents tantôt politiques, tantôt mystiques, qui rendent sa lecture à la fois captivante et inquiétante.
L’exception à Dakar de Ndèye Fatou Kane
Le voyage nous mène ensuite à Dakar, avec Ndèye Fatou Kane et sa nouvelle L’exception à Dakar. Ici, c’est une femme qui tient le volant, héritière d’une lignée presque mythique, petite-fille d’un pionnier du transport dakarois. Elle prouve par sa seule présence que conduire un taxi suffit à mener une existence paisible, digne et autonome. Pourtant, même au cœur de cette assurance, persistent les regards biaisés, les préjugés collés comme des poussières sur la vitre. Bien-sûr, l’héroïne n’en a cure. À la manière de la nouvelle d’Assia-Printemps Gibrila, celle-ci désacralise encore davantage la question du genre, en rappelant que le volant n’a pas de sexe, et que la route appartient à qui ose la parcourir.
Ma ve zamba akiba à Yaoundé de Hem’Sey Mina
Puis cap sur Yaoundé, où Hem’Sey Mina signe la nouvelle Ma ve zamba akiba dans Taxi Poto-poto. Ici, le ton change radicalement. Il n’y a plus de gaieté, ni de répit. La nouvelle est imprégnée d’une noirceur oppressante. Yaoundé, et peut-être par ricochet, le Cameroun, s’y révèle dans les visages abîmés des passagers, usés par les troubles politiques, les assassinats relayés quotidiennement par des médias saturés de drames. La jeunesse, en proie au chômage, glisse dans une délinquance violente : cambriolages, viols, insécurité grandissante. Les rêves, eux, semblent s’évaporer vers l’ailleurs, notamment vers le Canada, Eldorado fantasmé par tant de Camerounais.
Dans cette atmosphère, le taxi n’est plus un métier au sens noble du terme, mais un radeau de fortune, un moyen de survie dans un océan sombre où l’avenir paraît s’éteindre.
Bienvenue à Yovoland à Lomé Sarah Assidi
Enfin, c’est Sarah Assidi qui nous accueille à Lomé, dans Bienvenue à Yovoland. Ici, le conducteur n’est plus tout à fait un chauffeur de taxi, mais un conducteur de moto taxi. L’air se fait plus léger, presque ironique, comme la facilité avec laquelle il peut faufiler entre 4×4 et les gros camions. Sur sa moto, Koffi Beaugars, balade ses clients, les yovo – ces « blancs » que la langue togolaise a baptisés ainsi – avec un enthousiasme débordant. Parmi eux, Hélène, une passagère dont il tombe follement amoureux. Cette romance devient prétexte à un voyage bucolique à travers les villes togolaises : Lomé, Notsé, Sokodé… Autant d’étapes d’un périple à la fois touristique et sentimental, où l’humour se mêle à la tendresse.
Ainsi se conclut ce recueil Taxi Poto-poto, véritable fresque polyphonique des mégapoles africaines vues par le prisme du taxi. Chaque nouvelle, qu’elle se déroule à Brazzaville, Libreville, Kinshasa, Cotonou, Abidjan, Pointe-Noire, Dakar, Yaoundé ou Lomé, peint avec une justesse les fractures sociales, les espoirs tenaces et les désillusions qui jalonnent le quotidien urbain. Le taxi, personnage discret, mais omniprésent, se révèle témoin privilégié des petites joies comme des grandes tragédies, des illusions comme des désillusions.
En définitive, Taxi Poto-poto ne se contente pas de nous balader d’un point A à un point B. Il nous ramène sans cesse au cœur palpitant de l’Afrique contemporaine, là où la route est toujours plus qu’un simple trajet.
L’Afrique au creux des lettres