Le polar africain, radiographie politique du continent

par La redaction
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Polar africain - Couverture du roman Tout va bien se passer de Leye Adenle sur un plan de Lagos

Un bon roman policier décrit toujours plus qu’un crime. Pour que l’enquête tienne debout, l’écrivain doit montrer la police, la justice, la presse et les circuits de l’argent, autrement dit le fonctionnement réel d’une société. Les romanciers africains se sont emparés de cette particularité du genre. Du Sénégal au Nigeria, du Gabon à l’Afrique du Sud, ils font du polar africain un moyen de raconter leurs pays, loin de l’image de simple divertissement qui lui colle encore à la peau.

Tout va bien se passer, le roman du Nigérian Leye Adenle présenté lors du dernier direct TikTok d’Afrolivresque, en donne un bon exemple. Paru en français en 2025 dans une traduction de Céline Schwaller, il suit Amaka, une avocate qui protège les travailleuses du sexe de Lagos et se retrouve mêlée à une affaire d’argent sale impliquant de riches pasteurs évangélistes. Une chronique citée par son éditeur y voit « le portrait féroce d’un pays » dominé par l’argent. Les deux premiers tomes de la série avaient le même contexte. Lagos Lady (2016) suivait Amaka dans les nuits de Lagos, Feu pour feu (2020) racontait une élection truquée. Roman après roman, Leye Adenle observe le Nigeria à travers ses intrigues criminelles.

Le polar africain, d’une génération à l’autre

Bien avant Leye Adenle, d’autres écrivains du continent avaient déjà exploré le genre. Le Sénégalais Abasse Ndione publiait ses premiers romans criminels dès la fin des années 1980. Le Marocain Driss Chraïbi a créé l’inspecteur Ali, l’Algérien Yasmina Khadra le commissaire Llob, et le Camerounais Mongo Beti a signé Trop de soleil tue l’amour en 1999. Le Malien Moussa Konaté (1951-2013) a promené son commissaire Habib de Bamako à Tombouctou, dans des enquêtes où les pressions des notables et le recours au marabout-devin révélaient les tensions entre modernité et tradition. Le dossier que Jeune Afrique a consacré au genre en 2016, « Polars, l’heure africaine du crime a sonné », rappelait qu’on qualifiait les livres de Moussa Konaté de « polars ethnologiques ». Au Gabon, Janis Otsiemi, d’abord auteur de romans classiques, s’est tourné vers le polar en 2007 avec Peau de balle. Une étude publiée en 2012 par la revue Afrique contemporaine décrit ses livres comme un tableau des maux de la société gabonaise, entre jeunesse sans emploi, corruption des forces de l’ordre et rivalités entre les polices de Libreville.

La même étude cite la chercheuse Lydie Moudileno. Selon elle, les premiers romans policiers africains cherchaient à la fois à plaire et à « interpréter le réel » pour leurs lecteurs. Le constat n’a pas vieilli. Le lecteur vient pour l’intrigue, il repart avec une radiographie du pays.

Les auteurs africains n’écrivent pas tous de la même façon selon leur langue. Le dossier de Jeune Afrique notait que les anglophones suivent volontiers le modèle du thriller américain et britannique, tandis que plusieurs francophones, comme Janis Otsiemi ou le Béninois Florent Couao-Zotti, travaillent d’abord la langue, quitte à laisser l’intrigue au second plan. Chez Janis Otsiemi, l’humour et la gouaille de la rue font aussi partie de la langue même. Leye Adenle appartient à la première famille. La critique francophone juge que ses intrigues n’ont rien à envier aux meilleurs polars anglo-saxons, avec un matériau qui reste entièrement nigérian. Ses livres sont aussi drôles, ce que leur réputation de romans engagés fait parfois oublier. La critique souligne chez Leye Adenle une comédie permanente au milieu du chaos, des personnages aussi cocasses qu’inquiétants. En 2025, La Fin du Sahara de l’Algérien Saïd Khatibi arrivait en librairie française dans une traduction de l’arabe signée Lotfi Nia, et des sites spécialisés comme Polars africains suivent désormais ces parutions région par région.

Les femmes occupent une place grandissante dans le polar africain. La Sud-Africaine Angela Makholwa a ouvert la voie en 2007 avec Red Ink, présenté comme le premier roman policier écrit par un auteur noir en Afrique du Sud, avant de raconter dans Black Widow Society des femmes d’affaires qui éliminent les maris violents. La Nigériane Oyinkan Braithwaite a connu un succès mondial avec Ma sœur, serial killeuse, comédie noire traduite dans plus de trente langues, et son nouveau roman Filles maudites, salué par Le Monde en avril 2026, mêle roman noir et réalisme magique dans une famille de Lagos. Avec L’affaire Sylla (2024), la camerounaise Solange Siyandje, avocate au barreau de Paris, installe le polar judiciaire dans la communauté africaine de la capitale française. Cinq morts par empoisonnement, un guérisseur accusé, une avocate qui découvre les intérêts d’un laboratoire pharmaceutique derrière l’affaire. Ce premier roman, sélectionné pour le prix Polar en Séries 2024 du festival Quais du Polar, confronte médecine traditionnelle et industrie du médicament sur le terrain du droit.

Ces parutions récentes confirment la vitalité du polar africain.

Reste que les grands prix consacrés aux littératures africaines récompensent rarement le polar, vieille habitude d’une hiérarchie qui le range parmi les divertissements. Le décalage ne devrait plus durer très longtemps. Un genre qui attire chaque année de nouveaux auteurs, s’enrichit de nouvelles langues et conquiert de nouveaux lecteurs ne peut plus longtemps passer inaperçu.

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