Un corps indocile d’Osvalde Lewat : la masculinité en crise

par Charles Gueboguo
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Un corps indocile d’Osvalde Lewat

Un corps indocile d’Osvalde Lewat, Paris, Philippe Rey, 2026

Un corps indocile

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Dieunedort Deffo Deffo, couturier camerounais installé à Paris, veille un cadavre. Alternant entre passé et présent, Un Corps Indocile d’Oswalde Lewat remonte aux origines de ce drame. Deffo vit à Paris dans un studio exigu du XVIᵉ arrondissement. Il est un couturier talentueux, qui a ouvert son propre atelier, « Route du Haut-Fenn ». Il entretient une relation amoureuse intense avec Anne-Gabrielle Maluku, dite Merveille, une métisse issue d’une famille kinoise fortunée. Le jour du trente-deuxième anniversaire de Merveille, alors qu’il coud une robe exceptionnelle pour elle, Deffo ressent une douleur aiguë à l’aine. Cette algie va progressivement détruire sa vie. Il consulte médecins, kinésithérapeutes, magnétiseurs, sans résultat. Deffo délaisse son atelier, s’endette, perd ses repères. Deffo retourne dans son pays natal, le Zambuena, et espère y trouver une solution à son problème de virilité à travers l’initiation au bwiti.

Virilité : quand la masculinité fait sa crise

Un homme peut-il survivre à la perte de sa puissance sexuelle ? Le sexe est posé comme centre nerveux du récit, c’est d’ailleurs lui qui donne sa tension au personnage, et à travers lui l’autrice nous invite à explorer comment la littérature pourrait répondre à cette enquête sur la masculinité en crise. Lewat procède ainsi à une réflexion sur ce que devient un homme quand son attribut le plus viril le trahit. Elle lance Deffo, son personnage principal, dans une quête autant sexuelle que médicale pour recouvrer sa virilité. Ce corps/membre qui n’obéit pas, ne bande plus quand il le faut, ce corps membré-là semble être sa propre fin. On peut ainsi postuler que le corps est indocile à la narration parce qu’il ne suit pas le récit qu’on veut lui imposer. On ne peut pas faire du corps un personnage qui obéit à un arc narratif. Le corps est rebelle par essence, et dans cette même essence, il a ses propres lois, et ses propres temporalités, on dira même sa propre grammaire, nous suggère l’autrice. Et Deffo, comme le lecteur, est obligé de vivre avec ce fait sans jamais pouvoir le métaboliser.

Lewat s’inscrit ici dans une tradition littéraire qui fait du corps un lieu d’inscription des normes, mais aussi de leur subversion. En rendant son corps indocile, Lewat fait de Deffo le terrain d’une exploration de ce que la masculinité a de construit, et donc de réversible. La douleur à l’aine chez Deffo est le signal d’une faille dans son édifice identitaire. La virilité, nous dit l’auteure, est une promesse que la société qui contrôle même le corps des hommes ne peut jamais tenir durablement.

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Une écriture charnelle pour asseoir l’expérience de lecture

Pour épuiser cette réflexion, Lewat opte pour une prose charnelle, voire tactile. Elle choisit la couture comme une métaphore de la vie, car pour Deffo, « bien coudre était sa manière de joindre ensemble la beauté et ce qui menace de se défaire. » Le don pour la description incarnée chez Lewat reste impressionnant quand elle décrit des moments physiques. Elle réussit à nous faire ressentir dans le corps la matière du tissu même. À travers sa plume, Lewat excelle à faire exister des objets, des gestes, des odeurs : une écriture qui montre en faisant éprouver l’expérience au lectorat. Dans la section sur l’initiation au bwiti par exemple, l’autrice laisse davantage de place au flux sensoriel : « je me sens flotter. […] l’odeur de sueur des aisselles de ma marraine colle à mes narines, tout me paraît vain, tout me paraît important, je ressens une compassion illimitée, cerveau en alerte, les valves de réduction de ma conscience s’ouvrent. » Ici, sa prose est proche du stream of consciousness, en ceci qu’elle nous fait vivre ce qui se passe tout en acceptant l’opacité de l’expérience. L’autrice décrit l’initiation avec précision pour mieux nous plonger dans la transe de Deffo quand il est sous l’emprise de l’iboga, écorce qui reste un outil de commande de l’expérience que le héros vivra pendant son initiation.

Lewat a conscience que la littérature ne saurait seulement se contenter de raconter le corps viril en crise. Ce corps se retrouve aussi dans les scènes de couture, des massages que reçoit Deffo pour recouvrer sa « bandaison », de transes au cours de l’initiation, autant de moments où l’autrice fait du langage une chair avec des mots presque tactiles. Et c’est là que Lewat est la plus convaincante parce qu’elle fait vivre, tous ces moments à travers des mondes et plusieurs tensions langagières et comportementales.

Lewat tisse habilement plusieurs univers : le Paris de l’artisanat d’art, l’usine chinoise néocoloniale que va fréquenter Deffo au Zambwena dans l’attente de son initiation, la forêt sacrée du bwiti où se déroule l’initiation. Tous ces espaces ont leurs logiques et leur langue, et drainent leurs lots de problématiques comme thèmes principaux. En effet, on a la colonisation économique par la Chine, le racisme au sein des communautés noires, la quête de sens face à la souffrance, la masculinité en crise comme quelques grands thèmes qui ressortent. Dans cet univers, le portrait des personnages masculins chez Lewat mérite un arrêt.

Ils sont soit calculateurs (Bao Weng, Zenou), soit impulsifs et violents (le comité), soit impuissants (Deffo). Les figures féminines (Merveille, Sixtine, Tantine Assimba) sont celles qui réparent et apaisent. C’est un parti pris moral chez l’autrice qui veut que les hommes soient dans l’excès (la violence, le cynisme), et les femmes dans la modération et la protection. Lewat a une vision morale très claire, elle sait ce qu’elle veut dire (la masculinité est fragile, l’exploitation capitaliste est violente, la culpabilité est un fardeau), avec des idées fortes, des personnages très vivants (Tankoutat, Liang, Tantine Assimba) et des scènes belles et puissantes.

Un camusien nommé Deffo

Le parcours de Deffo peut être posé en parallèle avec la fonction même de la littérature qui, elle aussi, ne sauve ni ne guérit. Ce que l’autrice réussit à faire de son personnage principal comme objet de discours, c’est un sujet camusien qui est là, au bord du terrain vague, dans un pays qui se déchire entre passé colonial et présent sous la présence chinoise. La vie ne donne pas de sens, juste des fragments avec lesquels se débrouillent les humains, comme ils peuvent. Le titre, Un corps indocile, prend alors tout son poids, le corps refuse d’obéir à la morale, à la médecine moderne, aux rites d’initiation. Le corps suit sa propre logique, obscure et imprévisible.

Le roman est aussi construit comme une série de boucles qui se referment. Il y a chez Deffo une forme de paresse existentielle qui le fait passer d’une expérience à l’autre et qui en fait un personnage camusien, d’autant plus renforcé que les autres personnages sont plus « vivants » que lui. Cette circularité est un choix formel qui souligne que Lewat, ici, refuse l’idée du progrès linéaire dans le récit : elle parle d’ailleurs, parlant de son roman, d’un récit de « désapprentissage ». Il ne mène pas à une forme de sagesse. L’initiation, qu’elle soit religieuse, médicale ou amoureuse, ne sauve pas, même si elle laisse nécessairement des traces, et peut transformer. Ce refus de la progression est une forme de lucidité, car Deffo avance en cercles, et c’est peut-être la seule façon honnête de raconter une existence qui n’a pas de sens prédéfini.

In fine, Osvalde Lewat propose un roman ambitieux qui explore la masculinité, la culpabilité et le postcolonialisme à travers le prisme d’un corps souffrant. Son écriture est incarnée, ses personnages souvent nuancés. Elle refuse de donner une direction entendue à l’histoire. Le pari de l’auteure semble de nous faire éprouver, par la forme même du récit, l’incertitude et l’errance de son héros. Elle nous offre un roman à la fois sombre et puissant, qui interroge et se refuse d’enseigner. La littérature devient donc un espace de questionnements à travers les expériences des protagonistes qui ne savent même pas habiter leurs incertitudes.

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