Avec La Maison du vent, le réalisateur camerounais Auguste Bernard Kouemo Yanghu vient de remporter deux récompenses majeures à la Mostra de Venise, le Festival international du film de Venise, l’un des rendez-vous les plus prestigieux du cinéma mondial. Il y a reçu le Prix spécial du jury Orizzonti et le Lion du futur – Prix Luigi De Laurentiis, qui distingue la meilleure première œuvre du festival. Doté de 100 000 dollars, partagés entre le réalisateur et le producteur, ce second prix donne au film une visibilité particulière dans le palmarès de cette édition.
Le film suit Josette, une femme de 80 ans qui vit seule dans une grande maison à Yaoundé, au Cameroun. Tous ses enfants sont partis vivre en Occident. L’histoire est directement inspirée de celle de la mère du cinéaste, restée seule dans la demeure familiale après le départ de ses six enfants vers l’Europe.

Mais derrière la solitude de Josette se dessine un territoire littéraire immense, encore très peu exploré. L’émigration africaine ne bouleverse pas seulement la vie de ceux qui partent. Elle transforme aussi celle de ceux qui restent au pays et produit une matière romanesque considérable faite de maisons qui se vident, de parents qui vieillissent seuls, de liens familiaux entretenus à distance, de dépendance financière, de culpabilité et d’attente.
L’autre rive de l’exil
La figure de l’exilé ou du migrant traversant la Méditerranée occupe une place importante dans la fiction contemporaine consacrée aux migrations. Romans et films s’attachent surtout à la trajectoire héroïque ou dramatique de celui qui part, à la rupture avec le pays d’origine, au voyage, à la clandestinité, au franchissement des frontières et à l’épreuve de l’installation dans un nouveau pays.
C’est une écriture du mouvement, du déracinement et de la survie.
Beaucoup plus rarement, la fiction s’attarde sur ceux que ce départ laisse derrière lui.
Dans certaines familles camerounaises, comme ailleurs sur le continent, l’émigration africaine reconfigure profondément l’espace intime et social du foyer d’origine. Des maisons autrefois pleines de vie, saturées de rires, de disputes, de visites et de mouvement se vident progressivement et deviennent des sanctuaires silencieux.
Deux parents vieillissants, puis parfois un seul, s’y retrouvent en tête-à-tête avec les fantômes du quotidien, tandis que la famille se recompose à des milliers de kilomètres.
Les liens subsistent, mais ils passent désormais par les appels WhatsApp, les visioconférences, les transferts d’argent et les retours espacés, soumis aux congés, au coût des billets d’avion et aux contraintes de vies construites ailleurs. Des chambres restent intactes, des objets attendent leurs propriétaires et des parents entretiennent des espaces conçus pour des enfants qui ne reviennent parfois que quelques semaines après plusieurs années d’absence.
C’est précisément dans cette immobilité, faite de culpabilité, d’attente, de mémoire et de distance que se trouve une matière littéraire encore très peu exploitée.
La transhumance inverse : le syndrome des « mamans nounous »
Au-delà de l’attente au pays, cette fracture familiale engendre aussi des déplacements beaucoup moins visibles.
Parmi eux figure la trajectoire de ces mères qui deviennent, par devoir familial, des “mamans nounous”. Après avoir élevé leurs propres enfants au pays, elles quittent leur maison, leur écosystème social, leur église, leurs voisines et le climat familier pour s’installer six mois ou un an en Europe ou en Amérique du Nord.
Cette transhumance inverse les propulse directement dans le quotidien de leurs enfants expatriés pour s’occuper de la troisième génération. Elles gardent les petits-enfants, assurent les sorties d’école, préparent les repas et rendent possible l’organisation familiale de leurs fils ou de leurs filles.
Dans la solitude d’un appartement parisien ou montréalais, privées d’autonomie et confrontées au froid comme à l’isolement culturel, ces femmes troquent leur statut de figure respectée de leur communauté contre celui d’une aide domestique indispensable mais invisibilisée.
Le déplacement a aussi un coût affectif et certaines peuvent éprouver un profond sentiment d’isolement. La foi devient alors parfois un refuge, l’église et les communautés religieuses offrant des espaces de sociabilité et de consolation.
Il y a aussi une dimension beaucoup moins racontée, celle du désir des femmes africaines d’un certain âge. La mère, la grand-mère, la « maman » respectable reste une femme avec une vie affective, un corps, des frustrations et parfois un besoin d’attention ou de séduction que son entourage préfère ne pas voir. L’éloignement du conjoint, la solitude et la fréquentation de nouvelles communautés peuvent alors ouvrir des situations inattendues, parfois des attachements ambigus ou des liaisons avec des hommes plus jeunes.
On accepte volontiers qu’elles soient mères, grand-mères, croyantes, gardiennes de la famille ou auxiliaires de leurs enfants. On parle beaucoup moins de leur désir, de leur sexualité, de leur besoin d’être regardées autrement que comme des figures maternelles.
Cette figure concentre ainsi plusieurs tensions romanesques fortes, le devoir maternel qui se prolonge bien après l’enfance, le déplacement des hiérarchies familiales, la solitude conjugale, la foi comme refuge, le désir, la culpabilité et l’étrangeté de devenir presque étrangère dans la maison de ses propres enfants.
Solitude masculine et illusions villageoises
La transhumance des « mamans nounous » laisse aussi quelqu’un derrière elle, le mari. Pendant que la mère part six mois ou un an en Europe ou en Amérique du Nord pour aider les enfants et s’occuper des petits-enfants, l’homme reste seul au pays. Une maison déjà vidée par le départ de la génération suivante se vide une seconde fois.
Le départ de l’épouse révèle chez certains hommes âgés une solitude longtemps masquée par la vie conjugale, mais aussi une dépendance affective, une difficulté à vivre seuls et une peur du vieillissement qu’ils expriment rarement.
Il révèle également une dépendance pratique à celle qui faisait tenir la maison. Repas, courses, ménage, organisation du quotidien, relations avec la famille, tout passait par elle. Lorsqu’elle part plusieurs mois chez les enfants, certains se retrouvent soudain seuls dans une maison qu’ils savent peu habiter sans elle.
Le basculement affectif peut être brutal. Habitués à une présence conjugale quotidienne, ils découvrent le silence domestique, l’absence de repas partagés, de conversations ordinaires et de gestes familiers. Le départ temporaire de l’épouse fait alors apparaître une vulnérabilité que l’organisation familiale maintenait jusque-là à distance.
Pour fuir ce vide étouffant et maintenir l’illusion d’une puissance patriarcale, certains notables ou hommes aisés font le choix de retourner au village pour épouser de très jeunes femmes, comme si une nouvelle présence pouvait réparer l’absence de celle qui est partie.
Derrière ce statut de patriarche qui se réinvente une seconde jeunesse se cachent souvent de profondes détresses intimes. Je me souviens ainsi de la confidence d’un de ces vieux messieurs, un homme influent, riche et très entouré en apparence, mais rongé par la solitude. Il avait pris une jeune épouse au village pour combler ce vide, avant de se heurter à la réalité cruelle du décalage biologique et aux troubles de la libido.
Un territoire de fiction inexploré
Toutes ces réalités de l’émigration africaine — l’aide financière qui s’entremêle aux liens affectifs, les pères isolés, les mères parties temporairement à l’étranger et les demeures familiales devenues trop vastes — dessinent un territoire de fiction d’une richesse humaine exceptionnelle. Elles touchent à l’amour filial, au vieillissement, au désir, à la culpabilité, à la fidélité, au pouvoir et à la transmission.
Il ne s’agit plus seulement de raconter l’émigration africaine comme un phénomène socio-économique, mais comme un séisme intime. Ces réalités posent surtout des questions rarement placées au centre de la fiction. Comment vieillir dignement dans une maison construite pour une famille qui n’y reviendra jamais ? Que devient le désir d’une femme que son entourage ne regarde plus que comme une mère ou une grand-mère ? Comment un couple résiste-t-il à des séparations répétées de plusieurs mois ? Que produit, au fil des années, l’attente d’un retour qui ne vient pas ? Et comment l’aide financière envoyée depuis l’étranger finit-elle parfois par modifier, presque imperceptiblement, les rapports entre parents et enfants ?
C’est là que se trouve la force de ce matériau littéraire. Des situations familiales apparemment ordinaires peuvent contenir de puissants conflits intimes. Le sacrifice nourrit parfois le ressentiment, la loyauté familiale entre en tension avec le désir individuel, l’argent introduit de nouvelles obligations et l’absence finit par modifier la place de chacun.
Le succès de La Maison du vent à Venise donne une visibilité internationale à un autre pan de l’expérience de l’émigration africaine. Il rappelle qu’une part considérable de cette expérience se joue aussi dans les foyers d’origine et dans les vies réorganisées par l’absence.
L’histoire de celui qui part a beaucoup été racontée. Celle de ceux dont la vie continue après son départ reste encore largement à écrire.
Si vous connaissez des romans, nouvelles ou essais qui explorent cette autre face de l’émigration africaine, je serais très intéressée par vos recommandations de lecture.

L’Afrique au creux des lettres